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Le Fils de l’homme

Arrivé dans la région de Césarée de Philippe, Jésus posa à ses disciples cette question : « Au dire des gens, qu'est le Fils de l'homme ? » (Mt 16, 13)

 

Les évangiles présentent souvent Jésus parlant de lui, à la troisième personne, comme le Fils de l’Homme, expression bien énigmatique, présente dans l’Ancien Testament, reprise près de 70 fois dans les évangiles et très peu dans le reste du Nouveau Testament.

 

Dans l’Ancien Testament

Dans l’A.T. l’expression « Fils d’homme » apparaît 93 fois chez Ezéchiel (mot à mot « fils d’Adam » traduit huios anthrôpou – fils d’homme, sans article, dans la Septante) lorsque Yhwh s’adresse par exemple au prophète :

 

 Or, au bout de sept jours, la parole de Yahvé me fut adressée en ces termes : « Fils d'homme, je t'ai fait guetteur pour la maison d'Israël. Lorsque tu entendras une parole de ma bouche, tu les avertiras de ma part. (Ez 3, 16-17)

Prophète qui pourra être érigé en juge :

Vas-tu les juger ? Vas-tu juger, fils d'homme ? Fais-leur connaître les abominations de leurs pères. (Ez 20, 4)

 

Le contexte devient eschatologique. Le Fils d’homme sera un roi :

Je regardais, au cours des visions de la nuit, et je voyais venir, avec les nuées du ciel, comme un Fils d’homme ; il parvint jusqu’au Vieillard, et on le fit avancer devant lui. Et il lui fut donné domination, gloire et royauté ; tous les peuples, toutes les nations et les gens de toutes langues le servirent. Sa domination est une domination éternelle, qui ne passera pas, et sa royauté, une royauté qui ne sera pas détruite. (Dn 7, 13-14)

 

Les livres extra-canoniques d’Enoch et Esdras parlent aussi de cet être à apparence humaine, ou Fils d’homme, qui partage la gloire céleste et est appelé à être révélé aux élus qu’il sauvera à l’issue d’un jugement.

 

Le Livre d’Hénoch relève du genre apocalyptique, comme celui de Daniel. Il paraît avoir été écrit au 1er siècle et puise largement dans les Ecritures. Les idées ou allégories qu’il contient ont dû avoir une certaine publicité et permettent parfois d’éclairer certains passages du NT.

 

Là je vis l’Ancien des jours, dont la tête était comme de la laine blanche, et avec lui un autre, qui avait la figure d’un homme. Cette figure était pleine de grâce, comme celle d’un des saints anges. Alors j’interrogeai un des anges qui était avec moi, et qui m’expliquait tous les mystères qui se rapportent au Fils de l’homme. Je lui demandais qui il était, d’où il venait, et pourquoi il accompagnait l’Ancien des jours ?  2. Il me répondit en ces mots : <<Celui-ci est le Fils de l’homme, à qui toute justice se rapporte, avec qui elle habite, et qui tient la clef de tous les trésors cachés ; car le Seigneur des esprits l’a choisi de préférence, et il lui a donné une gloire au-dessus de toutes les créatures.>> 3. Ce Fils de l’homme que tu as vu, arrachera les rois et les puissants de leur couche voluptueuse, les sortira de leurs terres inébranlables ; il mettra un frein aux puissants, il brisera les dents des pécheurs.  4. Il chassera les rois de leurs trônes et de leurs royaumes, parce qu’ils refusent de l’honorer, de publier ses louanges et de s’humilier devant celui à qui le royaume a été donné. Il mettra le trouble dans la race des puissants ; il les forcera de se coucher devant lui. Les ténèbres deviendront leur demeure, et les vers seront les compagnes de leur couche ; point d’espérance pour eux de sortir de ce lit immonde, car ils n’ont pas consulté le nom du Seigneur des esprits.  (Livre d’Hénoch, chap. 46, 1-4)

 

Et avant la création du soleil et des astres, avant que les étoiles ne fussent formées au firmament, on invoquait le nom du Fils de l’homme devant le Seigneur des esprits. Il sera le bâton des justes et des saints, ils s’appuieront sur lui, et ils ne seront point ébranlés ; il sera la lumière des nations. (Livre d’Hénoch, chap. 48, 3)

 

Les justes demeureront dans la lumière du soleil, et les élus dans la lumière de la vie éternelle, de cette vie dont les jours n’ont point de déclin ; les jours des saints ne seront point comptés ; ils ont cherché la lumière, ils ont trouvé la justice du Seigneur des esprits.  (Livre d’Hénoch, chap. 56, 3)

 

 

Le Livre 4 Esdras, rédigé à la fin du 1er siècle parle lui aussi d’un homme semblable :

 

1. Après sept jours, j'eus un songe pendant la nuit.

3. Je voyais ce vent sortir de la mer sous l'apparence d'un homme ; cet homme s'envola avec les nuages des cieux ; partout où il tournait son visage et regardait, tout ce qui était devant lui s'en allait.

10. Mais il fit sortir de sa bouche une vague de feu, une flamme de ses lèvres, et de sa langue, des charbons ardents comme un tourbillon ; tout se mêla : ces vagues de feu, ces charbons ardents et ce fut comme une tempête.

11. Il descendit contre la multitude de ceux qui l'avaient attaqué pour le tuer, et les consuma tous, de façon qu'il ne resta rien d'eux, excepté la poussière de leur cendre et la fumée de leur incendie. Alors je fis attention.

12. Après cela, je vis cet homme descendre de cette montagne et il appela à lui beaucoup d'autres hommes pacifiques.

25. Voici l'explication de ton songe : l'homme que tu as vu sortir de la mer,

26. C'est celui que le Très-Haut a gardé longtemps, afin de délivrer par lui le monde ; c'est lui qui donnera des lois aux survivants.

32. Lorsque cela aura lieu et lorsqu'arriveront les signes que je t'ai montrés précédemment, à ce moment apparaîtra cet homme. (4 Esdras, chap. 13)

 

Ce personnage à apparence d’homme appartient à la gloire de Dieu depuis toute éternité, prédestiné à exercer le jugement final après le combat contre les forces du mal. Il est typique chez Esdras que cet homme sorte de la mer, des eaux primordiales en quelque sorte. Il appartient à l’univers du Très-Haut et à sa création.

Cathédrale de Chartres, portail royal, baie centrale, dans sa main gauche, le Christ tient le Livre des 7 sceaux de l'Apocalypse entouré du tétramorphe

Cathédrale de Chartres, portail royal, baie centrale, dans sa main gauche, le Christ tient le Livre des 7 sceaux de l'Apocalypse entouré du tétramorphe

Curieusement, l’apocalypse attribuée à Jean et qui fait partie des textes canoniques, ne comporte que deux fois le terme « Fils d’homme ».

 

Je me retournai pour regarder la voix qui me parlait ; et m'étant retourné, je vis sept candélabres d'or, et, au milieu des candélabres, comme un Fils d'homme revêtu d'une longue robe serrée à la taille par une ceinture en or. Sa tête, avec ses cheveux blancs, est comme de la laine blanche, comme de la neige, ses yeux comme une flamme ardente, (Ap 1, 12-14)

Contrairement au Livre d’Enoch, ici c’est le Fils d’homme qui a une tête avec des cheveux blancs comme de la laine blanche.

 

Et voici qu'apparut à mes yeux une nuée blanche et sur la nuée était assis comme un Fils d'homme, ayant sur la tête une couronne d'or et dans la main une faucille aiguisée. (Ap 14, 14)

Nous retrouvons la nuée sur laquelle apparaît le Fils d’homme comme en Dn 7, 13. La faucille est celle du moissonneur-juge qui va séparer le bon grain de l’ivraie.

Ces quelques extraits vont nous permettre aussi d’éclairer d’autres textes du NT. On sait aussi que le contexte apocalyptique était très prégnant à l’époque de Jésus.

Mosaïque de l'impératrice Zoé (XIe s.) à Sainte-Sophie (Istanbul, Turquie). Au milieu, le Christ Pantocrator. À sa droite, l'empereur Constantin IX Monomaque ; à sa gauche, l'impératrice Zoé. (Photo Wickimedia commons)

Mosaïque de l'impératrice Zoé (XIe s.) à Sainte-Sophie (Istanbul, Turquie). Au milieu, le Christ Pantocrator. À sa droite, l'empereur Constantin IX Monomaque ; à sa gauche, l'impératrice Zoé. (Photo Wickimedia commons)

« Au dire des gens, qui est le Fils de l’homme ? » (Mt 16, 13)

 

Jésus s’en alla, ainsi que ses disciples, vers les villages situés aux environs de Césarée-de-Philippe. Chemin faisant, il interrogeait ses disciples : « Au dire des gens, qui suis-je ? » Ils lui répondirent : « Jean le Baptiste ; pour d’autres, Élie ; pour d’autres, un des prophètes. » Et lui les interrogeait : « Et vous, que dites-vous ? Pour vous, qui suis-je ? » Pierre, prenant la parole, lui dit : « Tu es le Messie. » Alors, il leur défendit vivement de parler de lui à personne. (Mc 8, 27-30)

 

Dans le passage parallèle, Matthieu, dans son souci perpétuel de bien montrer que tous les événements vécus par Jésus sont annoncés dans les Ecritures, se fait plus précis dans la question posée par Jésus :

« Au dire des gens, qui est le Fils de l’homme ? » (Mt 16, 13)

Marc et Luc (Lc 9, 18) en mettant la parole de Jésus à la troisième personne (« Au dire des gens, qui suis-je ? ») entérinent cette manière que Jésus a de parler à la troisième personne en utilisant l’expression « le Fils de l’homme » d’ailleurs plus présente chez Matthieu que chez Luc et surtout chez Marc (Mt : 30 ; Mc : 13 ; Lc : 25 ; Jn : 13).

Cette expression que nous avons déjà découverte se fait plus obscure dans la bouche de Jésus. Visiblement, elle interroge puisque Jésus pose la question. Les réponses sont d’ailleurs diverses avec tout de même une prédilection pour le retour sur terre d’un prophète, en particulier d’Elie dont le retour était prévu. Les disciples ne se compromettent pas trop avec leurs réponses d’où l’insistance de Jésus (« Pour vous, qui suis-je ? »). Pierre, dans son rôle de meneur, répond avec une belle assurance « Tu es le Messie ».

Christos en grec, et en particulier dans la Septante, c’est le « oint », celui qui a reçu l’onction royale, donc, dans le contexte de l’époque et pour les disciples, le Messie, un nouveau roi descendant de David qui libérerait Israël de ses occupants. De nombreux passages des évangiles montrent cela (Cf. l’article « Fils de David » : http://www.bible-parole-et-paroles.com/2015/07/fils-de-david.html). La traduction de christos par Christ relève de l’interprétation faite par les chrétiens et les évangélistes après la résurrection ; le christos est alors le grand prêtre qui a libéré son peuple du péché et qui est exalté à la droite de Dieu.  

La traduction de christos par Messie s’impose donc surtout quand certains prétendent donner un caractère historique important aux récits des évangiles. Historiquement les disciples ont dit : « tu es le Messie ».

De la même façon, comment peut-on traduire christos par Christ dans Lc 3, 15 :

Or le peuple était en attente, et tous se demandaient en eux-mêmes si Jean n’était pas le Christ

C’est la traduction proposée par la Bible de Jérusalem (éd. 1955) et l’actuelle traduction liturgique. Avec raison, la TOB et la Bible en français courant traduisent par Messie.

Pour corroborer cette démonstration ajoutons que l’évangile de Jean éprouve le besoin de mentionner à deux reprises, sans doute à l’égard d’une communauté de la fin du 1er siècle pas très au fait de la notion de messie :

 

Il rencontre en premier lieu son frère Simon et lui dit : « Nous avons trouvé le Messie » - ce qui veut dire Christ. (Jn 1, 41)

 

La femme lui dit : « Je sais que le Messie doit venir, celui qu'on appelle Christ. Quand il viendra, il nous expliquera tout. (Jn 4, 25)

 

Le texte original grec comme la Vulgate utilisent Messia(s) forgé sur l’hébreu mashiâh (l’ « oint ») seulement dans ces deux versets. Evidemment, dans le cas de ces deux versets, il n’y a pas d’échappatoire possible et le mot Messie doit être forcément employé.

 

D’ailleurs tout l’évangile de Jean se place dans une perspective postpascale et il appose Christ à Jésus dès le prologue :

Car la Loi fut donnée par Moïse ; la grâce et la vérité sont venues par Jésus Christ. (Jn 1, 17)

 

J’insiste une fois de plus. Il faut choisir : ou les évangiles sont réputés être quasiment des livres d’histoire comme certains veulent encore bien le prétendre ou ils sont une lecture d’événements passés à la lumière de l’expérience pascale. C’est alors moins l’exacte véracité des faits que leur portée théologique qui prime. Les exemples que nous citons sont tout à fait éclairants à ce propos.

Il est certain que notre époque, par rapport l’apologétique des premiers siècles, privilégie une démarche de type scientifique pour identifier le plus précisément possible le sens des paroles proférées par Jésus ou par les personnages en scène dans l’Evangile. Toutefois, il n’est pas normal que les traductions, surtout celle de la liturgie, n’indiquent pas l’option retenue : traduction tenant compte de l’interprétation post-pascale ou de la signification que pouvaient avoir les mots du temps de Jésus. C’est un problème récurrent que nous avons rencontré dans nos recherches.

Le Fils de l’homme

Et pour Jésus, que pouvait signifier « Le fils de l’homme » ?

Comme nous venons de le voir, pour les gens, Jésus apparaissait plus comme un prophète, et pour les disciples dont Pierre se fait le porte-parole comme le Messie attendu. Pour Jésus, il est hors de question de le reconnaître et surtout d’aller le colporter (Mc 8, 30). Alors que peut recouvrir pour lui cette appellation « Fils de l’homme » ?

Elle fait allusion à un destin eschatologique comme dans le contexte apocalyptique des livres de Daniel, Hénoch, Esdras ou de l’apocalypse. Quelques exemples :

-          Dans la parabole de l’ivraie :

De même que l’on enlève l’ivraie pour la jeter au feu, ainsi en sera-t-il à la fin du monde. Le Fils de l’homme enverra ses anges, et ils enlèveront de son Royaume toutes les causes de chute et ceux qui font le mal. (Mt 13, 40-41)

-          En Mt 24, lors de l’évocation des épreuves des derniers temps :

27. Comme l'éclair, en effet, part du levant et brille jusqu'au couchant, ainsi en sera-t-il de l'avènement du Fils de l'homme.

30. Et alors apparaîtra dans le ciel le signe du Fils de l'homme ; et alors toutes les races de la terre se frapperont la poitrine ; et l'on verra le Fils de l'homme venant sur les nuées du ciel avec puissance et grande gloire.

37. « Comme les jours de Noé, ainsi sera l'avènement du Fils de l'homme.

39. et les gens ne se doutèrent de rien jusqu'à l'arrivée du déluge, qui les emporta tous. Tel sera aussi l'avènement du Fils de l'homme.

44. Ainsi donc, vous aussi, tenez-vous prêts, car c'est à l'heure que vous ne pensez pas que le Fils de l'homme va venir.

Idem en Mt 25, 31 – Lc 12, 40 – Lc 21, 27

Dans ces exemples cités il n’est pas évident que Jésus s’identifie au Fils de l’homme. Par contre c’est certain en Mt 19, à propos de la place future des disciples dans le Royaume :

Alors Pierre prit la parole et dit à Jésus : « Voici que nous avons tout quitté pour te suivre : quelle sera donc notre part ? » Jésus leur déclara : « Amen, je vous le dis : lors du renouvellement du monde, lorsque le Fils de l’homme siégera sur son trône de gloire, vous qui m’avez suivi, vous siégerez vous aussi sur douze trônes pour juger les douze tribus d’Israël. (Mt 19, 27-28)

Dans ce contexte apocalyptique Pierre s’adresse à Jésus qui lui répond en laissant suggérer qu’il sera ce fils de l’homme aux côtés duquel ils seront appelés à siéger.

Nous pouvons aussi rapprocher :

Lc 18, 8 (parabole de la veuve importune) : le Fils de l’homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ?

Et Lc 19, 10 (dans la maison de Zachée) : le Fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu. 

Dans le 1er cas, Jésus ne s’identifie pas forcément au Fils de l’homme (quand il viendra) alors que dans le 2ème cas, il s’agit évidemment de lui (est venu).

 

 

 

Jésus parle sans ambiguïté de lui à la troisième personne dans bien des cas :

-          En Mt 8, 20 : Jésus lui dit : « Les renards ont des tanières et les oiseaux du ciel ont des nids ; le Fils de l'homme, lui, n'a pas où reposer la tête. »

 

-          En MT 11, 19 : Vient le Fils de l'homme, mangeant et buvant, et l'on dit : « Voilà un glouton et un ivrogne, un ami des publicains et des pécheurs ! » Et justice a été rendue à la Sagesse par ses œuvres. »

 

-          En Mc 14, 41 : Une troisième fois il vient et leur dit : « Désormais vous pouvez dormir et vous reposer. C'en est fait. L'heure est venue : voici que le Fils de l'homme va être livré aux mains des pécheurs. »

 

-          En Lc 7, 34 : Le Fils de l'homme est venu, mangeant et buvant, et vous dites : « Voilà un glouton et un ivrogne, un ami des publicains et des pécheurs ! »

 

La figure du Fils de l’homme est aussi associée avec la souffrance et la mort :

-          En Mc 8, 31 : Et il commença de leur enseigner : « Le Fils de l'homme doit beaucoup souffrir, être rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, être tué et, après trois jours, ressusciter. »

-          En Mc 9, 31 : Car il instruisait ses disciples et il leur disait : « Le Fils de l'homme est livré aux mains des hommes et ils le tueront, et quand il aura été tué, après trois jours il ressuscitera. »

-          En Mc 10, 45 : « Voici que nous montons à Jérusalem, et le Fils de l'homme sera livré aux grands prêtres et aux scribes ; ils le condamneront à mort et le livreront aux païens. »

 

Cela vient en contraste avec les images apocalyptiques du Fils de l’homme qui montrent la puissance de celui qui vient juger. C’est bien là ce qui fait toute l’ambiguïté de ce titre pour les juifs : le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir et faire don de sa vie comme prix à payer de la liberté pour la multitude (Mc 10, 45)

Mise au tombeau dans l'Eglise de Vinça (Pyrénées orientales)

Mise au tombeau dans l'Eglise de Vinça (Pyrénées orientales)

Le Fils de l’humain

 

27. Il leur disait encore : « Le sabbat a été fait pour l’homme, et non pas l’homme pour le sabbat. 28. Voilà pourquoi le Fils de l’homme est maître, même du sabbat. » (Marc 2, 27-28)

 

Le verset 28 est en lien logique de conséquence (« Voilà pourquoi ») avec le verset précédent : le sabbat a été créé pour l’homme et l’homme en serait donc le maître. Le contexte évoquant la création porterait à attribuer à Fils de l’homme le sens de Fils d’Adam possible étymologiquement : le sabbat a été fait pour Adam (l’homme, l’humain, le terrien). Adam ou ses fils-descendants ont liberté de discernement sur son application comme les premiers humains avaient déjà pouvoir sur la création car créés à l’image et à la ressemblance de Yhwh. Ce n’est sans doute pas pour rien que Marc commence son évangile par le mot grec « archè » -commencement qui est aussi celui qui ouvre la bible : commencement du texte de son évangile mais aussi inauguration du nouvel âge de la bonne nouvelle de Jésus. Pour Marc, Jésus propose un retour aux sources, c’est aussi le sens qu’il donne à son baptême (Cf. article « Archè » : http://www.bible-parole-et-paroles.com/2014/12/arche.html).

 

On connaît la célèbre traduction de la bible par André Chouraqui qui cherche à montrer le lien entre AT et NT dans la même tradition hébraïque. Dans les deux testaments il traduit justement notre expression par « Fils de l’humain » :

Il leur dit : « Le shabbat est fait pour l’homme et non l’homme pour le shabbat. Ainsi le fils de l’humain est l’Adön (i.e. le seigneur, le maitre, le propriétaire) même du shabbat. »

 

Le psaume 8 est peut-être une clé pour comprendre « Fils de l’homme-fils de l’humain »

 

2. Yhwh, notre Adôn, quelle majesté, ton nom, par toute la terre, que ta magnificence donne aux ciels !

3. Par la bouche des nourrissons et des téteurs, tu fondes l’énergie contre tes oppresseurs, pour que chôme l’ennemi qui se venge.

4. Oui, je vois tes ciels, l’œuvre de tes doigts, la lune, les étoiles que tu affermis.

5. Qu’est l’homme, que tu t’en souviennes ? Le fils de l’humain, que tu le sanctionnes ?

6. Mais tu lui fais manquer de peu d’être un Elohîms (i.e. un dieu). Tu le nimbes de gloire, de magnificence,

7. et tu lui fais gouverner l’œuvre de tes mains. Tu places tout à ses pieds :

8. les ovins, les aurochs, tous et même les animaux des champs,

9. l’oiseau des ciels, les poissons de la mer, le passant aux voies des mers.

10. Yhwh, notre Adôn, quelle majesté, ton nom, par toute la terre !

(Traduction Chouraqui)

 

Jésus se montre comme le Fils de l’humain, créé à l’image et à la ressemblance de Dieu (v. 6). Par son humanité vécue au milieu de frères fils d’un même père il veut les réconcilier avec leur propre humanité puisée aux sources de la création sur laquelle ils ont délégation du pouvoir divin (v. 7).

 

Le psaume 8, est cité en Hb 2, 5-8. Le rédacteur (les exégètes ne pensent pas que ce soit Paul) y voit une annonce de Jésus-Fils de l’homme mais pour magnifier aussitôt cet abaissement jusqu’au sacrifice qui lui vaut d’être ensuite glorifié :

Jésus, qui a été abaissé un peu au-dessous des anges, nous le voyons couronné de gloire et d’honneur à cause de sa Passion et de sa mort. Si donc il a fait l’expérience de la mort, c’est, par grâce de Dieu, au profit de tous (Hb 2, 9)

Cette lecture du psaume est évidemment post-pascale, Jésus s’abaisse en se rendant semblable à ses frères pour devenir le grand-prêtre qui efface leurs péchés :

Il lui fallait donc se rendre en tout semblable à ses frères, pour devenir un grand prêtre miséricordieux et digne de foi pour les relations avec Dieu, afin d’enlever les péchés du peuple. (Hb 2, 17)

Quelle conscience Jésus pouvait-il avoir de sa condition divine et de son devoir de s’abaisser ? Les théologiens en discutent beaucoup. La réflexion des premières communautés chrétiennes est conditionnée par une vision pyramidale et hiérarchique de la vie et de la société : Jésus glorifié est un « chef » (1 Co 11, 3).

Jésus a présenté Dieu comme son père et notre père sans hiérarchie de filiation (Voir un prochain article sur « Fils de Dieu ») mais ne s’est jamais présenté comme le Fils unique de Dieu au sens des développements théologiques ultérieurs :

Je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu (Jn 20, 17)

 

Il a refusé la succession davidique d’un roi terrestre (cf. article « Fils de David).

 

Il s’est toujours présenté comme le serviteur que nous devions devenir nous-mêmes (Mt 20, 26-28)

 

L’utilisation très fréquente de l’expression « Fils de l’homme » dans les évangiles doit nous faire penser que Jésus l’a couramment employée. A travers lui-même, Jésus montre l’Humain, celui créé par Dieu, à son image et ressemblance à peine en-dessous d’un dieu, invité à gouverner l’œuvre de ses mains. Pour cela Dieu a accordé à l’Humain d’être prophète (par la vie qu’il donne à la Parole en lui et autour de lui), juge (par le discernement) et serviteur.

C’est au sein d’un royaume de nature spirituelle que l’Humain peut déployer toutes les potentialités de son Humanité (« de peu celle d’un dieu » cf. Ps 8, 6) pour parvenir à l’homme accompli, à la taille du Christ :

 

De cette manière, les fidèles sont organisés pour que les tâches du ministère soient accomplies et que se construise le corps du Christ, jusqu’à ce que nous parvenions tous ensemble à l’unité dans la foi et la pleine connaissance du Fils de Dieu, à l’état de l’Homme accompli, à la stature du Christ dans sa plénitude. (Ep 4, 12-13)

 

 

Les évangélistes auraient-ils surutilisé cette expression ? Dans une vision postpascale des événements, devant la difficulté d’employer les expressions Fils de Dieu et Messie pour ne pas froisser les juifs convertis ou à convertir (image d’un Fils de Dieu ou Messie cloué sur la croix comme un malfrat), l’expression Fils de l’homme laissait une grande latitude d’interprétation en maintenant la perspective eschatologique et la glorification.

 

Cette expression de Fils de l’homme-Adam, nous la retrouvons chez Paul à travers celle de Jésus le dernier Adam, tiré du ciel. Fils de l’humain, de l’Adam, nous sommes liés dans un destin commun avec le Christ, nouvel Adam, né du ciel :

Il est écrit aussi « le premier être humain Adam devint un être animé », le dernier Adam souffle qui donne la vie ; non pas d’abord l’inspiré, mais d’abord l’animé puis l’inspiré. Le premier homme fut limon tiré de la terre, le second est tiré du ciel. Comme l’homme fut limon, tous aussi limon ; Comme l’homme fut ciel, tous aussi seront ciel. Comme nous avons porté l’image de l’homme limon, nous porterons aussi l’image de l’homme ciel. (1 Co 15, 45-49. Trad. Bible Bayard, très proche du grec)

Nous parviendrons « à l’état d’homme accompli » (Ep 4, 13), porterons l’image de l’homme ciel (1 Co 5, 49) ; nous sommes frères en Adam avec le Christ, à la ressemblance et à l’image de Dieu (Gn 1, 27). Venant du Dieu créateur nous retournons dans l’accomplissement de notre Humanité à Dieu notre Père, glorifiés avec le Christ.

C’est là le mystère d’un Dieu qui se révèle à travers le « Fils de Humain », partageant notre condition de fils d’Adam pour nous montrer le Chemin, la Vérité, la Vie (Jn 14, 6) vers notre créateur.

 

Le Fils de l’Homme veut réhabiliter une Création sortie des eaux primordiales et du limon originel disparue sous un fatras de prescriptions religieuses. Ecartant la conception d’un Dieu venant d’en haut et s’imposant à l’homme à travers une hiérarchie royale et sacerdotale, Jésus propose aux hommes de le suivre pour se ressourcer dans l’Adam, l’Humain, tirés du limon par le Créateur et retrouver ainsi en eux l’image de Dieu inscrite en lui.

 

Il renverse les puissants de leurs trônes, il élève les humbles. (Lc 1, 52)

 

Ce renversement cosmique mettant l’Humain au centre, initiera une longue histoire pas toujours tranquille (Cf. Compléments), où Dieu se découvre toujours un peu plus dans son incarnation. C’est dans la pensée chrétienne elle-même que la société soit appelée à se séculariser, à se démocratiser, en dehors d’une hiérarchie politico-religieuse de type monarchique qui a étouffé le souffle originel de la Création. Le Temple où les hommes et les femmes sont conviés à la glorification est le Fils de l’Homme lui-même auquel ils sont appelés à s’identifier (1 Co 15, 49 – Ep 4, 13) :

 

« Crois-moi, femme, l'heure vient où ce n'est ni sur cette montagne ni à Jérusalem que vous adorerez le Père. » (Jn 4, 21)

« Détruisez ce sanctuaire et en trois jours je le relèverai. » Les Juifs lui dirent alors : « Il a fallu quarante-six ans pour bâtir ce sanctuaire, et toi, en trois jours tu le relèveras ? ». Mais lui parlait du sanctuaire de son corps. (Jn 2, 19-21)

 

 

Oui ! Nous pouvons le dire parce que c’est vrai ! Le Seigneur rencontre notre fragilité, nous rappelant notre vocation première : celle d’être à l’image et à la ressemblance de Dieu. Voilà ce qu’est l’Eucharistie, voilà ce qu’est la prière. (Pape François, Catéchèse sur l’eucharistie n°2, 15/11/2017)

 

En réalité, le mystère de l’homme ne s’éclaire vraiment que dans le mystère du Verbe incarné. Adam, en effet, le premier homme, était la figure de celui qui devait venir, le Christ Seigneur. Nouvel Adam, le Christ, dans la révélation même du mystère du Père et de son amour, manifeste pleinement l’homme à lui-même et lui découvre la sublimité de sa vocation. (Concile Vatican II, Constitution « Gaudium et spes », 1965, n° 22, § 1)

Cathédrale de Chartres, Portail royal, baie de gauche, Ascension du Christ

Cathédrale de Chartres, Portail royal, baie de gauche, Ascension du Christ

« Fils d'homme, je t'ai fait guetteur pour la maison d'Israël. Lorsque tu entendras une parole de ma bouche, tu les avertiras de ma part. (Ez 3, 17)

 

 

 

Compléments

 

Je crois en Dieu parce que je crois en l'homme

 

"Qu'est-ce qui fait de tout homme, quel qu'il soit, un être devant lequel Jésus nous appelle à nous agenouiller sinon qu'en chacun le royaume de Dieu est une possibilité ?

C'est dans l'homme qu'il doit se réaliser : dans l'homme transformé, dans l'homme qui naît de nouveau comme dit Jésus à Nicodème, dans l'homme qui, silencieusement, sans faire de bruit, sans se recommander lui-même, laisse transparaître à travers lui ce visage que tout le monde reconnaît dès qu'il le rencontre dans une présence authentique.

Demandons cette grâce les uns pour les autres d'accrocher notre masque, de cesser d'être prisonniers de nos habitudes, et de notre personnage, d'avoir le courage de rompre avec tout cet univers artificiel et, sans bruit, sans annoncer notre conversion pour ce soir, essayons simplement, en conformité avec la croix la plus intérieure à nous-mêmes, essayons de commencer à exister, d'atteindre cette durée magnifique qui est un présent éternel en faisant de notre présence un don, un cadeau, un sourire, un espace. (Maurice Zundel, 1897-1975, « Je ne crois pas en Dieu, je le vis »)

 

 

Une société et une Eglise hiérarchisées …

 

Vous voyez donc, Vénérables Frères, quelle œuvre nous est confiée à Nous et à vous. Il s'agit de ramener les sociétés humaines, égarées loin de la sagesse du Christ, à l'obéissance de l'Eglise ; l'Eglise, à son tour, les soumettra au Christ, et le Christ à Dieu. Que s'il Nous est donné, par la grâce divine, d'accomplir cette œuvre, Nous aurons la joie de voir l'iniquité faire place à la justice, et Nous serons heureux d'entendre "une grande voix disant du haut des cieux : Maintenant c'est le salut, et la vertu, et le royaume de notre Dieu et la puissance de son Christ". (Encyclique « E supremi » du pape Pie X, 4/10/1903)

Le Fils de l’homme

Photo : Tympan du portail occidental de l'Abbaye de Ganagobie (04) datant de la fin du XII° siècle. Le christ en majesté au visage rayonnant de noblesse et de sérénité , bénit de la main droite et tient le livre sacré de la gauche. A ses côtés les symboles des quatre évangélistes et, à ses pieds, les douze apôtres.

 

Photo en tête de l'article : Le Christ Pantocrator de la mosaïque de la Déisis (XIIIe s.) à Sainte-Sophie (Istanbul, Turquie) (Photo Wikimedia commons)

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