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Dominus dixit ad me

Le Seigneur m’a dit : « Tu es mon Fils, Moi, aujourd’hui, je T’ai engendré »

Ps. Pourquoi cet émoi des Nations en colère ? Pourquoi, de par le monde, ce grondement du rien ?

(Trad. Frère François *)

 

Dominus dixit ad me : Filius meus es tu, ego hodie genui te. V./ Quare fremuerunt gentes : et populi meditati sunt inania ?

 

Cet introït (chant d’entrée) est celui de la messe de la nuit de Noël qui était célébrée dès le 5ème siècle à la basilique romaine Sainte-Marie-Majeure. Dans ce cheminement à travers les églises stationnales (le pape allait alors d’une basilique à l’autre suivant le calendrier liturgique), cet édifice était surnommé « praesepe » (crèche) et représentait, dans une sorte de typologie biblique, Bethléem comme la basilique Sainte-Croix, Jérusalem.

Une magnifique mosaïque, certes plus tardive (13° s.) y représente encore la nativité avec cette curieuse mangeoire en forme de basilique bien emblématique du lieu (Cf. photo ci-dessus).

Le texte de cet introït est tiré du psaume 2 (v. 7 et 1) considéré comme messianique : Jésus, le roi-messie, transmet ce qu’il entend de son Père. A l’époque des Rois, l’idée était plus celle d’une adoption, équivalente d’une seconde naissance, consacrée par l’onction et un rite de couronnement :

-          Dans le psaume 2 lui-même (v. 6) : Mon roi, c’est moi qui l’ai sacré, sur Sion, ma montagne sainte

-          J’ai trouvé David mon serviteur ; je l’ai sacré avec mon huile sainte … Il m’invoquera : « Tu es mon Père, mon Dieu, le rocher qui me sauve. » Et moi, je ferai de lui le premier-né, supérieur, à tous les rois de la terre. (Ps 88, 21 ; 27-28)

-          Moi, je serai pour lui un père ; et lui sera pour moi un fils (1 Ch 17, 13- à propos de David))

-          Parmi tous mes fils – car le Seigneur m’en a donné beaucoup –, c’est mon fils Salomon qu’il a choisi pour siéger sur le trône de la royauté du Seigneur sur Israël. (1 Ch 28, 5)

 

Le Fils désigne aussi Israël :

-          Tu diras à Pharaon : “Ainsi parle le Seigneur : Mon fils premier-né, c’est Israël. Je te dis : Laisse partir mon fils pour qu’il me serve. (Ex 4, 22-23)

-          Vous êtes des fils pour le Seigneur votre Dieu. Vous ne vous ferez pas d’entailles, vous ne vous couperez pas les cheveux sur le front, en signe de deuil. Car tu es un peuple consacré au Seigneur ton Dieu, c’est toi que le Seigneur a choisi pour être son peuple, son domaine particulier parmi tous les peuples qui sont sur la surface de la terre. (Dt 14, 1-2)

 

C’est bien sûr une lecture postpascale du psaume 2 qu’il faut faire ici : Jésus est glorifié Fils de Dieu dans sa mort et sa résurrection, déjà proclamé Fils par son Père en d’autres circonstances :

-          A son baptême : Et voici qu'une voix venue des cieux disait : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, qui a toute ma faveur. » (Mt 13, 17)

-          Lors de la sa transfiguration : Comme il parlait encore, voici qu'une nuée lumineuse les prit sous son ombre, et voici qu'une voix disait de la nuée : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, qui a toute ma faveur, écoutez-le. » (Mt 17, 5)

Giotto di Bondone (1267-1337), Nativité (Licence Wikimedia commons)

Giotto di Bondone (1267-1337), Nativité (Licence Wikimedia commons)

Ici, c’est le silence de la nuit qui recueille la confidence intra-trinitaire du Père à son Fils : « Tu es mon Fils … » Cette parole engendre la Parole : « Et la Parole s’est faite chair » (Jn 1, 14).

L’ambiance de cette pièce grégorienne est celle de l’intimité de la crèche : Jésus vient de naître, les bergers ne sont pas encore arrivés. On est encore dans cette joie très intériorisée du dimanche de « Gaudete » (voir précédente parution). Nous ne sommes pas encore dans l’ambiance de la messe du jour avec l’introït « Puer natus est », très claironnant. Pour Frère François cet introït est difficile à chanter « à raison de sa vertigineuse simplicité et de cette espèce d’ubiquité que son exécution exige, puisque aussi bien il faut se tenir à la fois du côté de la confidence et de la majesté – puisque ce chant tient en équilibre entre la confidence et la majesté. » (*)

Simplicité de la confidence dans la légèreté des neumes et dans la mélodie chantée presque entièrement dans l’intervalle ré-fa et sur cette dernière note appelée corde de récitation (**). Seul meus comporte des neumes appuyés, avec un sol final expressif exprimant l’affection, ce qui met en relief l’affirmation théologique : mon Fils, c'est-à-dire le Fils de Dieu. « Toute la tendresse de la Nuit passe dans ces deux syllabes » (*)

Autre mot mis en valeur, hodie, montre bien l’actualité de la fête liturgique. Le cycle des fêtes n’est pas une suite de commémorations d’événements passés, ceux-ci sont célébrés comme se passant aujourd’hui. Nous sommes ainsi placés dans la perspective d’une éternité en génération perpétuelle. Aujourd’hui encore le Seigneur naît parmi nous.

« Jusqu’à travers le menu de l’écriture neumatique, devenue transparente au regard spirituel, le chant se veut et se fait catéchèse, et cela est aussi incarnation. » (*)

 

Saurons-nous aussi, dans « cette grande crèche de silence autour de ces mots incréés » (*) entendre pour nous-mêmes les paroles du Père :

« L'Esprit en personne se joint à notre esprit pour attester que nous sommes enfants de Dieu.

(Rm 8, 16)

Car ceux que d'avance il a discernés, il les a aussi prédestinés à reproduire l'image de son Fils, afin qu'il soit l'aîné d'une multitude de frères (Rm 8, 29)

 

  • François Cassingéna-Trévedy, moine de Ligugé, « Chante et marche - Les Introïts - », T. 1, Ed. Ad Solem, 2012, p. 171-183.

**  Le chant des psaumes se fait principalement sur une note appelée corde de récitation qui finalement n’est qu’une sorte de parlé-chanté aussi appelé recto tono.

Dominus dixit ad me

Photo ci-dessus : L’introït « Dominus dixit ad me » sur le manuscrit d’Ensielden (Codex 121, 10° s.)

Les neumes figurent au-dessus du texte latin

(Einsiedeln, Stiftsbibliothek, Codex 121(1151), p. 24 – Graduale)

Ces mêmes neumes sont inscrites sous l'actuelle notation du chant grégorien établie par les moines de Solesmes et donnent ainsi des détails d'interprétation (« Graduale triplex » p. 41)

Dominus dixit ad me

Comme interprétation j’ai choisi

-          Celle du Chœur grégorien de Paris avec la possibilité de suivre la notation solesmienne : https://www.youtube.com/watch?v=bE6WcjDKWkY

 

-          Celle du Westminster Cathedral Choir avec un discret accompagnement d’orgue dans le cadre de la messe de minuit : https://www.youtube.com/watch?v=Sg8CQ7Klcds

 

-          Celle de la messe de minuit 2015 à Saint Pierre de Rome – ou comment le dépouillement de cet introït grégorien arrive à s’imposer dans un cadre fastueux : https://www.youtube.com/watch?v=LJl6EiBJ3Ow

 

-          Une interprétation par voix soliste qui a le mérite de faire défiler le manuscrit de Ensielden et de donner plusieurs versets du psaume en alternance avec le refrain : https://www.youtube.com/watch?v=wVcbEQayEGg

 

 

Compléments

Le verset de l’introït

La forme musicale de l’introït est responsoriale (le chœur « répond » à un soliste ou un petit chœur) : un refrain alterne avec des versets de psaume aussi longtemps que dure le rite d’entrée. Le verset de cet introït « Pourquoi cet émoi des Nations en colère ? Pourquoi, de par le monde, ce grondement du rien ? » est issu du même psaume 2 (v. 1). Comme le marquent si bien des œuvres artistiques, au-delà de cette sérénité de la crèche s’annonce déjà le tumulte, la violence négationniste de ceux qui se sentiront menacés, se méprenant sur le pouvoir de ce roi nouveau-né. « Mais vraiment pourquoi se troubler ? Quare ? La croix même, qui cette nuit se profile, ne fait pas une ombre à la Nuit. » (*)

Dominus dixit ad me

Cette statue de « Nostre Dame de Grasse » se trouve aux Musée des Augustins à Toulouse. Elle date de la seconde moitié du XV° siècle. Elle est en calcaire recouvert de polychromie. L’intitulé « Nostre Dame de Grasse » figure en lettres gothiques sur la base de la statue qui a été magnifiquement restaurée il y a quelques années.

Le visage menu, presque enfantin de Marie, contraste avec le drapé du tissu lourd et épais du bas de son vêtement. C’est celui d’une reine comme le montre la couronne dont est ceinte la tête de Marie. Marie est considérée comme reine car mère de Jésus Christ-roi. Mais souvenons-nous des paroles de Jésus : « Mon royaume n’est pas de ce monde » (Evangile de Jean, 18, 36). Une hypothèse propose que cette sculpture était insérée dans un ensemble plus important pouvant représenter l’adoration des Mages.

Sous son bras droit Marie porte un livre dont la reliure présente un fermoir et se prolonge, comme couramment à l’époque, sous la forme d’une enveloppe en tissu permettant de saisir ou suspendre l’ouvrage. Il s’agit sans aucun doute d’un livre d’heures qui permet aux laïcs de prier, à la façon du bréviaire des clercs, à diverses heures de la journée.

L’enfant Jésus est représenté comme un poupon bouclé de son âge en opposition avec la statuaire romane qui le montre le plus souvent comme un adulte en réduction. Un petit pied dépasse même de sa tunique.

L’enfant semble animé de la volonté ferme de s’échapper en direction de ce qu’il fixe tandis que Marie a le regard comme perdu dans la direction opposée, dans une mélancolie accentuée par ses yeux comme baignés de larmes et la contraction de ses lèvres.

L’interdiction d’employer le flash pour photographier dans le musée m’a empêché de montrer complètement le visage de Marie qui est à moitié dans l’ombre. En fait, cela ne fait que renforcer la part d’ombre que cette statue veut faire saisir.

L’enfant Jésus, se hâte avec enthousiasme vers son avenir de sauveur des hommes qu’il aimera jusqu’à en mourir. Marie pressent aussi son avenir sombre de mère d’un enfant qui est destiné à lui échapper et dont elle recevrait sur ses genoux le cadavre de jeune adulte descendu de la croix. Remarquons que les piéta qui représentent cette scène ont une assise très développée pour justement accueillir le corps du Christ. Ici, la place serait déjà préparée en quelque sorte pour cet événement futur ?

Le Mystère chrétien met en valeur à Noël le don par le Créateur de l’Enfant et plus largement de tous les enfants. Au plus sombre de l’hiver, nous sommes appelés à l’espérance d’une vie naissante mais une autre espérance anime aussi les chrétiens : celle de la résurrection après la croix et la mort.

Au seuil de cette nouvelle année, souhaitons nous de garder la même sérénité que Nostre Dame de Grasse et promettez vous d’aller au Musée des Augustins admirer cette magnifique sculpture qui nous accueille toujours dans son mystère !

Philippe Lecoq

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