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En ce jour de Noël, nous nous intéressons à l’antienne de Magnificat des vêpres.

 

Aujourd’hui le Christ est né, aujourd’hui le Sauveur s’est manifesté

Aujourd’hui sur la terre chantent les anges, se réjouissent les archanges,

Aujourd’hui tressaillent de joie les justes, disant : Gloire à Dieu au plus haut des cieux

 

Hodie Christus natus est, hodie Salvator apparuit

Hodie in terra canunt angeli, laetentur archangeli

Hodie exsultant justi, dicentes : Gloria in exclesis Deo, alleluia

 

Cette antienne est destinée à introduire et conclure le Magnificat, voire à alterner avec des groupes de versets autant que nécessaire pendant tout le rite de l’encensement (croix, autel, célébrants, religieux, fidèles …)

Cette antienne n’est pas extraite des Ecritures mais elle reprend évidemment les thématiques de Noël : la naissance du Christ, la manifestation du Sauveur. Ce mot sauveur est plutôt employé dans le premier testament en parlant de Dieu qui apporte le salut à son peuple en le délivrant en particulier de ses ennemis :

Je t'aime, Yahvé, ma force mon sauveur, tu m'as sauvé de la violence. (Ps 18, 2)

Car Yahvé nous juge et Yahvé nous régente, Yahvé est notre roi, c'est lui notre sauveur (Is 33, 22)

Ce peut être aussi quelqu’un envoyé par Yhwh :

Alors les Israélites crièrent vers Yahvé et Yahvé suscita aux Israélites un sauveur qui les libéra, Otniel fils de Qenaz, frère cadet de Caleb (Jg 3, 9)

 

Dans le second testament nous retrouvons cette même idée :

Dans le Magnificat de Marie : Mon âme exalte le Seigneur, et mon esprit tressaille de joie en Dieu mon Sauveur (Lc 1, 46-47) qui reprend Habakuk 3, 18 : Mais moi je me réjouirai en Yahvé, j'exulterai en Dieu mon Sauveur !

 

Plus étonnant ce passage de Matthieu où l’ange apparaît à Joseph pour lui annoncer la maternité de Marie (Mt 1, 21-23) :

Elle enfantera un fils, et tu l'appelleras du nom de Jésus : car c'est lui qui sauvera son peuple de ses péchés. ». Or tout ceci advint pour que s'accomplît cet oracle prophétique du Seigneur :

Voici que la vierge concevra et enfantera un fils, et on l'appellera du nom d'Emmanuel, ce qui se traduit : « Dieu avec nous ».

 

« Jésus » en hébreu (Yehoshua) signifie bien « Yhwh sauve » et référence est faite à Is 7, 14 qui prophétise le prénom d’Emmanuel « Dieu avec nous ». Matthieu ne semble pas gêné par cette contradiction apparente : ne serait-ce pas parce qu’il est avec nous que Dieu, Parole faite chair, nous sauve ?

Hodie Christus natus est

Les paroles de l’ange marquent une rédaction postpascale chez l’évangéliste : le sens de sauveur (sôtêr en grec) s’élargit à la notion théologique développée par Paul de salut par la foi :

Que dit-elle donc ? La parole est tout près de toi, sur tes lèvres et dans ton cœur, entends : la parole de la foi que nous prêchons. En effet, si tes lèvres confessent que Jésus est Seigneur et si ton cœur croit que Dieu l'a ressuscité des morts, tu seras sauvé. Car la foi du cœur obtient la justice, et la confession des lèvres, le salut. (Rm 10, 8-10).

 

Cette notion de justice nous la retrouvons dans notre antienne à propos des justes. Dans l’AT la justice, en plus de la correspondance à des normes d’éthique ou de droit, représente le salut voulu par Dieu et offert dans le cadre de l’Alliance (Cf. faire justice à quelqu'un de quelque chose). Ainsi à propos d’Abraham, ces deux usages complémentaires :

Car je l'ai distingué, pour qu'il prescrive à ses fils et à sa maison après lui de garder la voie de Yahvé en accomplissant la justice et le droit ; de la sorte, Yahvé réalisera pour Abraham ce qu'il lui a promis. (Gn 18, 19)

Yhwh le conduisit dehors et dit : Lève les yeux au ciel et dénombre les étoiles si tu peux les dénombrer et il lui dit : Telle sera ta postérité. Abram crut en Yahvé, qui le lui compta comme justice. (Gn 15, 5-6)

 

Chez Paul, elle prend un caractère plus personnel, c’est l’attitude de celui qui a une relation juste, de vérité avec Dieu, en s’identifiant au Christ :

C’est grâce à Dieu, en effet, que vous êtes dans le Christ Jésus, lui qui est devenu pour nous sagesse venant de Dieu, justice, sanctification, rédemption. (1 Co 1, 30)

 

Hodie Christus natus est

Dans le texte musical de cette antienne nous observons justement une montée progressive de la mélodie ; d’abord contenue entre fa et la avec quelques si bémol en ornement, elle va monter jusqu’au ré avec le 3ème hodie particulièrement développé et appuyé en son sommet qui précède exsultant qui bénéficie d’ailleurs du même mélisme développé que Christus au début : cette exultation des justes est celle même du Christ auquel ils se sont identifiés (cf. 1 Co 1, 30 ci-dessus). Il pourrait paraître curieux qu’ensuite cette mélodie descende progressivement jusqu’au ré, avec une brève remontée expressive sur excelsis, Deo et alleluia achevant dans un style très dépouillé l’antienne, en quelque sorte dans cette humilité de la crèche.

Cette antienne se chante certes comme une proclamation, marquée par la répétition de motifs musicaux simples, mais il faut ménager un juste équilibre avec la retombée finale : le ciel et la terre sont unis dans une même joie mais celle-ci est de l’ordre de la foi, du cœur.

 

Cette antienne se trouve bien sûr en écho à la rencontre des bergers avec les anges :

Et soudain, il y eut avec l’ange une troupe céleste innombrable, qui louait Dieu en disant : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes, qu’Il aime. (Lc 2, 13-124)

Giotto di Bondone (1266-1337), Nativite, Padoue, Chapelle Scrovegni

Giotto di Bondone (1266-1337), Nativite, Padoue, Chapelle Scrovegni

Dans sa progression, l’antienne tient compte de cette hiérarchie céleste, avec aussi une montée dans l’expression de la joie : les anges chantent (sur la terre), les archanges (juste au-dessus des anges) se réjouissent et les justes (identifiés au Christ) tressaillent de joie.

Notons aussi la répétition de hodie, cet « aujourd’hui » dont avons déjà parlé à propos de l’introït de la messe de la nuit : Le cycle des fêtes n’est pas une suite de commémorations d’événements passés, ceux-ci sont célébrés comme se passant aujourd’hui.

 

Comme interprétation j’ai choisi celle des bénédictines d’Argentan : équilibrée, elle a l’avantage d’encadrer comme à l’office le chant du Magnificat.

https://www.youtube.com/watch?v=0XDqtnn8W8o

 

En cette période de Noël, j’ajoute d’autres propositions musicales qui reprennent le texte et souvent l’esprit de cette antienne :

-           Francis Poulenc (1899-1963) (extrait des « Quatre motets pour le temps de Noël ») :

https://www.youtube.com/watch?v=wIRJYmfaFrc

Traduit bien l’allégresse des chants peut-être d’une façon un peu raide.

 

-          Heinrich Schütz (1585-1672) :

https://www.youtube.com/watch?v=JEEbA2DZLXU

Met en relief à la fois l’allégresse et la méditation.

 

-          Nicolas Clérambault (1676-1749) :

https://www.youtube.com/watch?v=Myjw1WoBH4g

Joie relativement contenue exprimée par le dialogue entre soliste et petit chœur

 

-          Benjamin Britten (1913-1976) (extrait de “A Ceremony of Carols”)

https://www.youtube.com/watch?v=T4U-WJy6-kY

L’antienne vue comme proclamation

 

-          Giovanni Pierluigi da Palestrina (1525-1594)

https://www.youtube.com/watch?v=YC78mYfLGBo

« La polyphonie terre et ciel »

Maître de Vyšší Brod, Mistr Vyšebrodský (v. 1350)

Maître de Vyšší Brod, Mistr Vyšebrodský (v. 1350)

Photo du début : Giotto di Bondone (1266-1337), Nativité, Basilique inférieure de Saint François à Assise

Chant grégorien : Antiphonale monasticum de Solesmes

 

Encore une fois le chant grégorien exprime dans les replis de ses mélismes une foule d’affects mais aussi de considérations théologiques de la plus haute importance. Réduire ce chant à un étendard traditionnaliste est mal défendre ses qualités intrinsèques.

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