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Les vêpres du dimanche - Psaume 109 (hb 110)

01 Oracle de Yhwh à mon seigneur : « Siège à ma droite, et je ferai de tes ennemis le marchepied de ton trône. »

02 De Sion, Yhwh te présente le sceptre de ta force : « Domine jusqu'au coeur de l'ennemi. »

03 Le jour où paraît ta puissance, tu es prince, éblouissant de sainteté : « Comme la rosée qui naît de l'aurore, je t'ai engendré. »

04 Yhwh l'a juré dans un serment irrévocable : « Tu es prêtre à jamais selon l'ordre du roi Melkisédek. »

05 A ta droite se tient Yhwh : il brise les rois au jour de sa colère.

06 Il juge les nations : les cadavres s'entassent ; il brise les chefs, loin sur la terre.

07 Au torrent il s'abreuve en chemin, c'est pourquoi il redresse la tête.

 

(Traduction Bible liturgique avec des modifications tirées d’autres traductions)

 

 

« Un air de fanfare »

 

L’office des Vêpres est célébré en fin d’après-midi lorsque le jour commence à diminuer. De toutes les heures monastiques c’est certainement la plus connue alors même que les Laudes, moins remarquées, en sont l’équivalent au lever du jour. Il arrivait encore que les Vêpres fussent célébrées en paroisse au milieu du 20ème siècle, au moins les jours de fête. Les Premières Vêpres sont célébrées la veille d’une grande fête, tandis que les Secondes Vêpres en marquent le jour même. Il faut se rappeler qu’en fait la journée liturgique commence aux vêpres la veille du jour concerné quel qu’il soit. Les Vêpres du dimanche ouvrent donc en quelque sorte la semaine liturgique qui suit.

 

Le Ps. 109 « ouvre, comme un air de fanfare triomphale, la Prière de l’Eglise aux Vêpres des dimanches et Jours de Fête » (Card. Von Faulhaber, cité par Jacquet, voir bibliographie).

« C’est, en ses éléments fondamentaux, la plus authentique christologie qu’il lui offre.

Par l’Incarnation rédemptrice, en effet, et par l’exaltation de la Résurrection, Jésus-Christ a témoigné posséder simultanément la Royauté et le Sacerdoce ; Il en a exercé les fonctions et recueilli les avantages. En Lui, suprême prophète de Yahvé, Royauté et Sacerdoce se sont, pour ainsi dire, dans son Exaltation sacrificielle et salvatrice, fondues en l’unique Dignité de Médiateur entre Dieu et les Hommes. » (Jacquet, op. cit.)

 

Il n’en demeure pas moins que ce psaume considéré assez tôt comme messianique garde de ses origines des images violentes qui font parfois omettre du chant ou de la récitation le v. 6.

 

Un rameau sortira de la souche de Jessé, père de David, un rejeton jaillira de ses racines. (Is 11, 1)

Voici venir des jours – oracle du Seigneur–, où je susciterai pour David un Germe juste : il régnera en vrai roi, il agira avec intelligence, il exercera dans le pays le droit et la justice. (Jr 23, 5)

 

A cause probablement de son caractère messianique, le psaume 109 est celui qui est le plus cité dans le Nouveau Testament, en particulier le verset 1 :

 

Alors qu’il enseignait dans le Temple, Jésus, prenant la parole, déclarait : « Comment les scribes peuvent-ils dire que le Messie est le fils de David ?

David lui-même a dit, inspiré par l’Esprit Saint : Le Seigneur a dit à mon Seigneur : “Siège à ma droite jusqu’à ce que j’aie placé tes ennemis sous tes pieds !”

David lui-même le nomme Seigneur. D’où vient alors qu’il est son fils ? » Et la foule nombreuse l’écoutait avec plaisir.

(Mc 12, 35-37 – passages parallèles en Mt 21,41-46 ; Lc 21, 41-44)

 

Les autres citations ou allusions cherchent plus à mettre en valeur la glorification du Christ à la droite du Père après sa mort-résurrection

 

David, en effet, n’est pas monté au ciel, bien qu’il dise lui-même : Le Seigneur a dit à mon Seigneur : “Siège à ma droite, jusqu’à ce que j’aie placé tes ennemis comme un escabeau sous tes pieds.” Que toute la maison d’Israël le sache donc avec certitude : Dieu l’a fait Seigneur et Christ, ce Jésus que vous aviez crucifié. » (Ac 2, 34-36)

 

Le Seigneur Jésus, après leur avoir parlé, fut enlevé au ciel et s’assit à la droite de Dieu. (Mc 16, 19)

Voir aussi Mt 26, 64 ; Mc 14, 62 ; Lc 22, 69 ; 1 Co 15, 25 ; Rm 8, 34 ; Ep 1, 20 ; Col 3, 1 ; Hb 1, 3.13 - 8, 1 – 10, 13 – 12, 2.

Les chapitres 5 à 7 de Hb développent largement cette idée du Christ prêtre dans l’ordre de Melkisédek (Ps 109, 4) :

Dieu l’a proclamé grand prêtre de l’ordre de Melkisédek (Hb 5, 10)

 

La lecture christologique de Ps 109 faite par les premières communautés chrétiennes a largement influencé la traduction en latin.

La lecture chrétienne de ce psaume, même si elle peut poser problème par la violence de certaines images en contradiction avec la non-violence prônée par le Christ, lui a offert une cohérence et une clarté que le texte hébreu était loin de présenter :

« Le plus célèbre des psaumes est aussi l’un de ceux dont le texte est le plus mal conservé, et dont l’interprétation s’avère la plus délicate. » (Jacquet, op. cit.)

Pour commenter ce psaume, j’ai choisi la traduction de la Bible liturgique très légèrement remaniée (utilisation de Yhwh). C’est la plus couramment utilisée pour le chant en français de ce psaume dans l’office des vêpres et elle rend compte du caractère christologique du texte latin. Je donnerai donc pour chaque verset la traduction latine de la Nova Vulgata, initiée par le Pape Paul VI après le concile Vatican II et promulguée en 1979 par le Pape Jean-Paul II. Elle présente quelques variantes par rapport à la Vulgata Clementina en cours avant celle-ci (elle-même conforme à celle du psautier gallican) et maintenue dans certains monastères attachés à la liturgie traditionnelle.

 

Photo d'entête : Psaume 109 dans le Psautier d'Eleanor d'Aquitaine (vers 1185) (Photo Wikimedia commons)

Psaume 109 dans un Livre d'Heures du 16° siècle. (Photo Wikimedia commons)

Psaume 109 dans un Livre d'Heures du 16° siècle. (Photo Wikimedia commons)

Compréhension

 

Un verset 1 difficile à interpréter

 

01 Oracle de Yhwh à mon seigneur : « Siège à ma droite, et je ferai de tes ennemis le marchepied de ton trône. »

 

Dixit Dominus Domino meo: “ Sede a dextris meis, donec ponam inimicos tuos scabellum pedum tuorum ”.

 

Dans ce psaume difficile à interpréter le premier verset est assurément le plus obscur. Il nous faut ici d’abord tenir compte de la traduction du texte hébreu. Le latin Dominus traduit le grec kurios de la Septante qui a servi à traduire le trétragramme Yhwh, nom propre du Dieu d’Israël, imprononçable. Kurios était utilisé pour désigner toutes sortes de seigneurs, de maîtres.

Le deuxième Dominus, qui traduit aussi un deuxième kurios correspond l’hébreu ‘adôn, qui a donné ‘adonaï (autre titre divin qui supplantera le tétragramme), et signifie maître, seigneur, attesté aussi comme titre royal.

On peut retenir comme traduction : Oracle de Yhwh à mon royal seigneur.

 

Un problème est que ce psaume, comme une moitié d’autres est attribué au roi David, comment pourrait-il avoir écrit le V. 1 alors qu’il est roi ? En fait il est acquis aujourd’hui que les paumes représentent plutôt un ensemble littéraire établi sous le patronage de David. Dans cette perspective le roi appelé à siéger à la droite de Yhwh est de caractère messianique. Ce qui explique le très grand nombre de citations de Ps. 109, 1 dans le Nouveau Testament.

Jésus lui-même a cité ce psaume :

Comme les pharisiens se trouvaient réunis, Jésus les interrogea : « Quel est votre avis au sujet du Christ ? de qui est-il le fils ? » Ils lui répondent : « De David. » Jésus leur réplique : « Comment donc David, inspiré par l’Esprit, peut-il l’appeler “Seigneur”, en disant :

Le Seigneur a dit à mon Seigneur : “Siège à ma droite jusqu’à ce que j’aie placé tes ennemis sous tes pieds” ?

Si donc David l’appelle Seigneur, comment peut-il être son fils ? »

Personne n’était capable de lui répondre un mot et, à partir de ce jour-là, nul n’osa plus l’interroger.

(Mt 22, 41-46 ; passages parallèles dans Mc 12, 35-37 et Lc 20, 41-44)

 

Le mot grec « Christos » (Christ) signifiant « l’oint » est utilisé dans les évangiles pour traduire le mot hébreu qui signifie Messie. Cette appellation figurant dans les évangiles doit surtout à une interprétation post-pascale de la vie de Jésus : C’est après la résurrection que Jésus est exalté à la droite du Père selon la promesse :

Le Christ Jésus est mort ; bien plus, il est ressuscité, il est à la droite de Dieu, il intercède pour nous. (Rm 8, 34)

 

Assez souvent il est interpellé comme Fils de David. En effet, dans la débâcle provoquée par l’occupation romaine, l’attente est forte d’un messie-roi qui chasse les occupants. La forte personnalité de Jésus qui parle avec autorité (Mc 1, 22), et fait front au pouvoir juif largement collaborateur avec celui des romains, son charisme auprès des foules, ses guérisons répondent à cette attente. Jésus n’a jamais voulu être considéré comme un futur roi car son royaume n’est pas de ce monde répond-il à Pilate qui lui demande s’il est le roi des juifs :

« Mon royaume n'est pas de ce monde. Si mon royaume était de ce monde, mes gens auraient combattu pour que je ne sois pas livré aux Juifs. Mais mon royaume n'est pas d'ici. » (Jn 18, 36)

 

Aux pharisiens qui pouvaient être contrariés de cette élection populaire de Jésus à la royauté comme Fils de David, Jésus, en Mt 22, 41-46, répond par une pirouette dont il a le secret pour les mettre mal à l’aise – preuve aussi que l’interprétation de Ps 109, 1 était loin d’être limpide à son époque – avec l’argumentation suivante :

Si David, sous une inspiration prémonitoire du Saint-Esprit, annonce la session à la droite du Seigneur-Yhwh du Seigneur, messie-christ-roi, comment celui-ci qui partage la gloire du Dieu tout puissant pourrait-il être le fils de David ?

Il faut avouer que ce passage d’évangile est largement conditionné par une vision post-pascale des évangélistes et des communautés auxquelles ils s’adressent. Après tout Jésus pourrait être roi descendant de David et investi comme messie-Christ-roi trônant ensuite à la droite du Père mais pour ces communautés Jésus est aussi Fils de Dieu et Joseph n’est que son père adoptif.

Jésus est présenté comme refusant ici cette filiation davidique (il ne veut pas être déclaré roi).

Mais alors pourquoi Luc et Matthieu présentent-ils des généalogies de Jésus qui aboutissent à cette même conclusion : Jésus est fils de David par Joseph son père adoptif. Pourquoi le font-ils naître à Bethléem, cité de David ?

Pourquoi maintenir cette filiation avec David ? Certainement sous la pression des milieux juifs très attachés à la personne de David et à cette conception du messie. Il fallait faire accepter aux juifs que le messie est ce Jésus crucifié comme un bandit ; alors les apôtres insisteront beaucoup sur son exaltation à la droite du père qui fait partie aussi du message de David. (Ac 2, 29-38)

On se reportera à mon article « Fils de David » qui tente d’approfondir cette énigme entretenue par Jésus :

http://www.bible-parole-et-paroles.com/2015/07/fils-de-david.html

le Roi David avec son sceptre. Statue de David par Nicolas Cordier (1567-1612), église Sainte-Marie-Majeure, Rome. (Photo Wikimedia commons)

le Roi David avec son sceptre. Statue de David par Nicolas Cordier (1567-1612), église Sainte-Marie-Majeure, Rome. (Photo Wikimedia commons)

Lien entre royauté et sacerdoce

 

02 De Sion, Yhwh te présente le sceptre de ta force : « Domine jusqu'au coeur de l'ennemi. »

03 Le jour où paraît ta puissance, tu es prince, éblouissant de sainteté : « Comme la rosée qui naît de l'aurore, je t'ai engendré. »

 

2.        Virgam potentiae tuae emittet Dominus ex Sion : dominare in medio inimicorum tuorum.

3.        Tecum principatus in die virtutis tuae, in splendoribus sanctis, ex utero ante luciferum genui te.

 

Si l’on voulait une preuve des difficultés soulevées par l’interprétation de ce psaume, on la trouvera dans quelques-unes des traductions qui se présentent à nous pour ces versets 2 et 3 :

Celle donnée ci-dessus est la traduction liturgique. Voici celles proposées par :

  • Louis Jacquet (op. Citat.)

2. De Sion, ton sceptre de puissance, Yahvé l’étendra. Tu piétineras au combat tes ennemis : à toi le principat !

3. Au jour de ta naissance, tu fus choisi, consacré dès le sein. Sur toi de l’aurore est venue une rosée de jeunesse.

 

  • Jean-Luc Vesco (op. citat.)

2. Depuis Sion, Yhwh enverra le bâton de ta force, domine à l’intérieur de tes ennemis !

3. Ton peuple sera volontaire, au jour de ta puissance, en ornements sacrés du sein de l’aurore, il sera pour toi la rosée de ta jeunesse.

 

L’hébreu ne notait pas initialement les voyelles et selon les vocalisations opérées diverses interprétations peuvent naître. Nous n’aborderons pas ici les justifications données par ces deux derniers exégètes. Nous nous appuierons sur la traduction liturgique tributaire de l’interprétation messianique appliquée au Messie-Christ-Roi.

Comme tout roi celui évoqué par ce psaume, peut-être composé dans le cadre d’une cérémonie d’intronisation royale, aura à vaincre des ennemis.

Dans le v.1 qui évoque un trône royal, on retrouve l’image des vaincus figurant comme un escabeau, symbolique fréquente tant en Egypte qu’en Assyrie à cette époque. « Les rois assyriens posaient le pied sur le cou des rois vaincus et déclaraient qu’ils leur servaient de marchepied ». (Vesco, p. 1054). On retrouve cette image plusieurs fois dans l’A.T. Par exemple :

 

Salomon envoya ce message à Hiram :

« Tu sais que David, mon père, harcelé par les guerres, n’a pas pu bâtir une maison pour le nom du Seigneur son Dieu, jusqu’à ce que le Seigneur eût mis sous ses pieds les ennemis qui l’encerclaient. (1 R 5, 16-17)

 

Je poursuis mes ennemis, je les rejoins, je ne reviens qu'après leur défaite ;

je les abats : ils ne pourront se relever ; ils tombent : les voilà sous mes pieds. (Ps 17, 38-39)

 

Le bâton, ou sceptre, est le symbole de pouvoir et d’autorité. La puissance du Roi l’amènera à une victoire totale (v. 2, « Domine jusqu'au coeur de l'ennemi. »)

Sur le mont Sion, résidence sur terre de Yhwh, le Roi assis à la droite de Yhwh partage non seulement sa puissance mais aussi sa sainteté (v. 3). En effet, il a été engendré Roi par Yhwh, c’est sa vocation de toute éternité. L’onction d’huile ne fait que la manifester :

 

Alors, Samuel prit la fiole d’huile et la répandit sur la tête de Saül ; puis il l’embrassa et lui dit : « N’est-ce pas le Seigneur qui te donne l’onction comme chef sur son héritage ? (1 S 10, 1)

 

Dans le psaume 2, d’une thématique voisine de celle de Ps 109, le Roi est même désigné comme Fils. Utilisé pour la liturgie de Noël, ce psaume inspirera bien sûr la théologie trinitaire :

 

« Moi, j'ai sacré mon roi sur Sion, ma sainte montagne. »

Je proclame le décret du Seigneur ! Il m'a dit : « Tu es mon fils ; moi, aujourd'hui, je t'ai engendré.

Demande, et je te donne en héritage les nations, pour domaine la terre tout entière.

Tu les détruiras de ton sceptre de fer, tu les briseras comme un vase de potier. » (Ps 2, 6-9)

 

Dans les pays désertiques la rosée (v. 3) née de l’aurore est signe de fertilité venant du ciel. La rosée symbolisera la venue du messie. Ce texte d’Isaïe, a donné le très beau cantique de l’Avent « Rorate » (http://www.bible-parole-et-paroles.com/2018/12/rorate-caeli-desuper.html )

 

Cieux, distillez d’en haut votre rosée, que, des nuages, pleuve la justice, que la terre s’ouvre, produise le salut, et qu’alors germe aussi la justice. Moi, le Seigneur, je crée tout cela. (Is 45, 8)

 

Icône de la Saint Trinité (Ecole grecque, 18°-19° siècle). (Phoro Wikimedia commons)

Icône de la Saint Trinité (Ecole grecque, 18°-19° siècle). (Phoro Wikimedia commons)

04 Yhwh l'a juré dans un serment irrévocable : « Tu es prêtre à jamais selon l'ordre du roi Melkisédek. »

4. Iuravit Dominus et non paenitebit eum: “ Tu es sacerdos in aeternum secundum ordinem Melchisedech ”.

 

Il s’agit d’un deuxième oracle divin garanti par serment. Ce Roi est aussi revêtu de la dignité sacerdotale. La séparation des pouvoirs était de règle jusqu’à David qui se conduira au moins occasionnellement en Roi-Prêtre sous l’influence des coutumes du Proche-Orient (Jacquet, op. citat.) :

 

Ils amenèrent donc l’arche du Seigneur et l’installèrent à sa place, au milieu de la tente que David avait dressée pour elle. Puis il offrit devant le Seigneur des holocaustes et des sacrifices de paix.

Quand David eut achevé d’offrir les holocaustes et les sacrifices de paix, il bénit le peuple au nom du Seigneur des armées. (2 S 6, 16-17)

 

On notera que ce sacerdoce ne se rattache pas à celui d’Aaron, il lui est antérieur et fait référence à Melchisedech, roi de Salem et prêtre, dont le nom signifiant « Roi de justice » préfigure le personnage du Messie. Au-delà, c’est l’alliance du Seigneur avec Abraham, père de toutes les nations, qui est mise en relief. On ne rencontre mention de Melchisedech que dans ce psaume et en Gn 14, 18-24 :

 

 

Le roi de Sodome s’avança vers la vallée de Shavé, c’est-à-dire la vallée du Roi, à la rencontre d’Abram. Celui-ci venait de battre Kedorlahomer et les rois qui l’accompagnaient.

Melkisédek, roi de Salem, fit apporter du pain et du vin : il était prêtre du Dieu très-haut.

Il le bénit en disant : « Béni soit Abram par le Dieu très-haut, qui a créé le ciel et la terre ;

et béni soit le Dieu très-haut, qui a livré tes ennemis entre tes mains. » Et Abram lui donna le dixième de tout ce qu’il avait pris. (Gn 14, 17-20)

 

Ce sacerdoce du Roi dépasse donc le sacerdoce commun des descendants d’Aaron. Il fait du pouvoir royal un pouvoir théocratique.

La rencontre d'Abraham et de Melchisedech par Dirk Bouts (1467), Saint-Pierre de Louvain. (Photo Wikimedia commons)

La rencontre d'Abraham et de Melchisedech par Dirk Bouts (1467), Saint-Pierre de Louvain. (Photo Wikimedia commons)

05 A ta droite se tient Yhwh : il brise les rois au jour de sa colère.

06 Il juge les nations : les cadavres s'entassent ; il brise les chefs, loin sur la terre.

 

5. Dominus a dextris tuis, conquassabit in die irae suae reges.

6. Iudicabit in nationibus : cumulantur cadavera, conquassabit capita in terra spatiosa.

 

Le verset 4 situe cette fois-ci Yhwh à la droite du Roi-Prêtre dans une position de soutien alors qu’au v. 1 c’était le Roi-Prêtre qui était à la droite de Yhwh pour exprimer sa glorification. Vesco (op. cit.) comprend comme la Bible liturgique : Yhwh ! Sur ta droite …

On retrouve ailleurs ce sens :

Il se tient à la droite du pauvre pour le sauver de ceux qui le condamnent. (Ps 108, 31)

Où est Celui qui fit avancer, à la droite de Moïse, son bras resplendissant, qui fendit les eaux devant eux pour se faire un nom éternel (Is 63, 12)

 

Jacquet (op. cit.) comprend : Mon seigneur frappera de sa droite …

Ce sens est beaucoup plus fréquent dans l’AT, avec aussi l’emploi de main signifiant main droite, par exemple :

 

Ta droite, Seigneur, magnifique en sa force, ta droite, Seigneur, écrase l’ennemi. (Ex 15, 6)

Si je marche au milieu des angoisses, tu me fais vivre, ta main s'abat sur mes ennemis en colère. Ta droite me rend vainqueur. (Ps 137, 7)

 

Les v. 5 et 6 sont la réalisation de l’oracle exprimé aux v. 1 et 2. Le Prêtre-Roi-Messie a les pleins pouvoirs de Yhwh (avec son aide à sa droite) pour juger les nations ; c’est le « Dies irae » le jour où s’exprime la colère contre les ennemis avec une violence sans retenue : il brise les rois, les têtes, les cadavres s’entassent …

Jacquet rappelle à ce propos les paroles de la Marseillaise : « Qu’un sang impur abreuve nos sillons » ! …

Ces cadavres serviront d’escabeau (v. 1) et le vainqueur pourra, lui, avoir la tête haute.

"Tes ennemis j'en ferai ton marchepied ..." "David tuant Goliath", Paul Rubens (1577-1640) (Photo Wikimedia commons)

"Tes ennemis j'en ferai ton marchepied ..." "David tuant Goliath", Paul Rubens (1577-1640) (Photo Wikimedia commons)

07 Au torrent il s'abreuve en chemin, c'est pourquoi il redresse la tête.

 

7. De torrente in via bibet, propterea exaltabit caput.

 

Après le bain de sang de la vengeance, l’eau pure d’un torrent, symbole de vie dans un univers désertique, apporte un rafraîchissement et le réconfort divin :

 

Qu'il est précieux ton amour, ô mon Dieu ! A l'ombre de tes ailes, tu abrites les hommes :

ils savourent les festins de ta maison ; aux torrents du paradis, tu les abreuves. (Ps 35, 8-9)

 

Icône de la Sainte Trinité (Photo Wikimedia commons)

Icône de la Sainte Trinité (Photo Wikimedia commons)

Un psaume dont le messianisme peut prêter à confusion

 

Autant le contexte vétérotestamentaire du psaume peut admettre l’image d’un roi puissant assis à la droite de Yhwh, messie engendré depuis toujours dans son sein, pour remplir aussi le rôle de prêtre et servir d’intermédiaire entre lui et son peuple à la manière de Melchisedech, écrasant sans pitié les ennemis dans le sang, autant l’application à Jésus-Christ qui justifie l’emploi de ce psaume pour ouvrir en « air de fanfare » les vêpres des dimanches et fêtes peut nous paraître maintenant en décalage si ce n’est dans certains milieux intégristes très attachés à un Christ  très régalien.

Jésus n’a jamais prétendu se présenter en roi. Il prêchait l’humilité, la miséricorde, le pardon et l’amour des ennemis. Le contexte constantinien lui étant favorable, l’Eglise se crut autorisée, à partir du 4ème siècle, à devenir, après avoir été persécutée, persécutrice des ennemis de la foi, païens et hérétiques tandis que les empereurs successifs se paraient du titre de roi et pontife désigné par Dieu, convoquant et manipulant des conciles. L’Eglise rétablissait alors, déjà depuis le 2ème siècle, un sacerdoce héritier de celui de l’AT, le Christ étant le Grand Prêtre, modèle (Alter Christus) des autres prêtres qu’elle instituait (*). Oubliant l’organisation collégiale des premières communautés, les évêques prirent à ce moment tous les pouvoirs sur leur territoire. Le psaume 109 pouvait alors servir d’emblème à ce monarchisme religieux de droit divin et introduire « en fanfare » la célébration des vêpres des dimanches et des grandes fêtes en contradiction avec une christologie plus conforme aux évangiles.

 

(*) Sur ce sujet on pourra lire le livre très intéressant de Loïc de Kérimel « En finir avec le cléricalisme » (Ed. du Seuil , 2020)

Les vêpres du dimanche - Psaume 109 (hb 110)

Photo ci-dessus:

Sylvestre Ier et Constantin Ier, fresque de la Basilique des Quatre-Saints-Couronnés à Rome, 13° siècle (Photo Wikimedia commons).

 

L'empereur partage avec l'évêque de Rome la souveraineté temporelle sur Rome et l'Italie symbolisée par la tiare qu’ils tiennent tous les deux. Le personnage sur le cheval dont la laisse est aussi tenue par Constantin serait-il Jésus, monté sur un ânon et accueilli à Jérusalem peu de temps avant sa mort avec l’acclamation « Hosanna au Fils de David » ? L’empereur est ainsi désigné comme héritier lui aussi de la royauté davidique tandis que le pape, évêque de Rome, hérite du sacerdoce de Melchisedech.

L’attitude légèrement fléchie de l’empereur devant le pape et l’absence sur sa tête de sa couronne portée par un serviteur en haut des murailles semble suggérer une certaine soumission à l’évêque de Rome, mais cette fresque date du 13° siècle. En fait Sylvestre 1er était un personnage falot et c’est Constantin 1er qui régissait les conciles en l’absence du pape …

 

Bibliographie

  • Louis Jacquet, « Les psaumes et le cœur de l’homme », t. III, Ed. Deculot, 1979.
  • Jean-Luc Vesco, « Le psautier de David », t. II, Ed. Cerf, Coll. Lectio Divina, 2006, pp. 1051-1060)
  • Nouveau vocabulaire biblique, sous la direction de J.-P. Prévost, Ed. Bayard, 2004. (Abrév. NVB)

 

"Abraham rencontre Melchisedech", Monastère Donskoï de Moscou (Photo Wikimedia commons)

"Abraham rencontre Melchisedech", Monastère Donskoï de Moscou (Photo Wikimedia commons)

Méditation en forme d’échos

 

01 Oracle de Yhwh à mon seigneur : « Siège à ma droite, et je ferai de tes ennemis le marchepied de ton trône. »

02 De Sion, Yhwh te présente le sceptre de ta force : « Domine jusqu’au cœur de l’ennemi. »

 

01 Si donc vous êtes ressuscités avec le Christ, recherchez les réalités d’en haut : c’est là qu’est le Christ, assis à la droite de Dieu.

02 Pensez aux réalités d’en haut, non à celles de la terre.

03 En effet, vous êtes passés par la mort, et votre vie reste cachée avec le Christ en Dieu.

04 Quand paraîtra le Christ, votre vie, alors vous aussi, vous paraîtrez avec lui dans la gloire.

05 Faites donc mourir en vous ce qui n’appartient qu’à la terre : débauche, impureté, passion, désir mauvais, et cette soif de posséder, qui est une idolâtrie.

06 Voilà ce qui provoque la colère de Dieu contre ceux qui lui désobéissent,

07 voilà quelle était votre conduite autrefois lorsque, vous aussi, vous viviez dans ces désordres. (Col 3, 1-7)

 

 

03 Le jour où paraît ta puissance, tu es prince, éblouissant de sainteté : « Comme la rosée qui naît de l’aurore, je t’ai engendré. »

 

18 Nous avons conçu, nous avons été dans les douleurs, mais nous n’avons enfanté que du vent : nous n’apportons pas le salut à la terre, nul habitant du monde ne vient à la vie.

19 Tes morts revivront, leurs cadavres se lèveront. Ils se réveilleront, crieront de joie, ceux qui demeurent dans la poussière, car ta rosée, Seigneur, est rosée de lumière, et le pays des ombres redonnera la vie. (Is 26, 18-19)

 

03 On dirait la rosée de l'Hermon qui descend sur les collines de Sion. C'est là que le Seigneur envoie la bénédiction, la vie pour toujours. (Ps 132, 3)

 

ELLE Je dors, mais mon cœur veille… C’est la voix de mon bien-aimé ! Il frappe ! LUI – Ouvre-moi, ma sœur, mon amie, ma colombe, ma toute pure, car ma tête est humide de rosée et mes boucles, des gouttes de la nuit. (Ct 5, 2

 

 

04 Yhwh l'a juré dans un serment irrévocable : « Tu es prêtre à jamais selon l'ordre du roi Melkisédek. »

 

01 Tout grand prêtre, en effet, est pris parmi les hommes ; il est établi pour intervenir en faveur des hommes dans leurs relations avec Dieu ; il doit offrir des dons et des sacrifices pour les péchés.

02 Il est capable de compréhension envers ceux qui commettent des fautes par ignorance ou par égarement, car il est, lui aussi, rempli de faiblesse ;

03 et, à cause de cette faiblesse, il doit offrir des sacrifices pour ses propres péchés comme pour ceux du peuple.

04 On ne s’attribue pas cet honneur à soi-même, on est appelé par Dieu, comme Aaron.

05 Il en est bien ainsi pour le Christ : il ne s’est pas donné à lui-même la gloire de devenir grand prêtre ; il l’a reçue de Dieu, qui lui a dit : Tu es mon Fils, moi, aujourd’hui, je t’ai engendré,

06 car il lui dit aussi dans un autre psaume : Tu es prêtre de l’ordre de Melkisédek pour l’éternité.

07 Pendant les jours de sa vie dans la chair, il offrit, avec un grand cri et dans les larmes, des prières et des supplications à Dieu qui pouvait le sauver de la mort, et il fut exaucé en raison de son grand respect. (He 5, 1-7)

 

05 A ta droite se tient Yhwh : il brise les rois au jour de sa colère.

06 Il juge les nations : les cadavres s'entassent ; il brise les chefs, loin sur la terre.

 

Ce bain de sang vengeur choque nos mentalités actuelles. Malgré les fortes attentes messianiques de son époque pour repousser l’occupant romain, Jésus n’a jamais voulu être ce Roi attendu en chef guerrier pour anéantir les ennemis.

51 L’un de ceux qui étaient avec Jésus, portant la main à son épée, la tira, frappa le serviteur du grand prêtre, et lui trancha l’oreille.

52 Alors Jésus lui dit : « Rentre ton épée, car tous ceux qui prennent l’épée périront par l’épée.

53 Crois-tu que je ne puisse pas faire appel à mon Père ? Il mettrait aussitôt à ma disposition plus de douze légions d’anges. (Mt 26, 51-53)

 

Jacquet (op. cit.) cite un beau texte essénien qui chante le primat de la miséricorde dans le Sacerdoce messianique :

« Alors, le Seigneur suscitera un nouveau Prêtre

A qui toutes les paroles du Seigneur seront révélées …

Son astre se lèvera dans le ciel comme celui d’un Roi

Faisant briller la lumière de la connaissance …

Les Nations par son Sacerdoce

Seront remplies de connaissance sur la terre,

Et elles seront illuminées par la grâce du Seigneur.

Pour son Sacerdoce, le péché viendra à son terme,

Et les impies cesseront de mal agir.

Il ouvrira les portes du Paradis

Et écartera le glaive brandi contre Adam …

(Testament de Lévi, 18, 2-12)

 

 

07 Au torrent il s'abreuve en chemin, c'est pourquoi il redresse la tête.

 

Mais que le droit coule comme de l'eau, et la justice, comme un torrent qui ne tarit pas. (Am 5, 24)

Moi, je serai là, devant toi, sur le rocher du mont Horeb. Tu frapperas le rocher, il en sortira de l’eau, et le peuple boira ! » Et Moïse fit ainsi sous les yeux des anciens d’Israël. (Ex 17, 6)

Icône de la Sainte Trinité

Icône de la Sainte Trinité

Méditation musicale (grégorienne …)

 

1er psaume des vêpres du dimanche et de certaines fêtes :

+ Grégorien : (après l’introduction « Deus in adiutorium » et l’antienne « Dixit Dominus », par les moines de Solesmes : https://www.youtube.com/watch?v=vMED4IzqfDY

+ Plain-chant en faux bourdon : https://www.youtube.com/watch?v=6DrCFuR-VBc

 

  • Le psaume 109 « Dixit Dominus » a été mis en musique par de nombreux compositeurs :

+ Haendel : https://www.youtube.com/watch?v=dS65-ZvUSSM

+ Monterverdi (Vêpres de la Vierge) : https://www.youtube.com/watch?v=cm8MRgnWnCI

+ Vivaldi : https://www.youtube.com/watch?v=jN8MJAVGNuk

+ Zelenka : https://www.youtube.com/watch?v=XTPuQ_Pci2k

+ A. Scarlatti : https://www.youtube.com/watch?v=6YfrUTxQM0U

+ Victoria : https://www.youtube.com/watch?v=ii8BvXS6mTs

+ Mozart : https://www.youtube.com/watch?v=tyB1zU0U9r0

+ en français, psalmodié par les moines de l’abbaye de Tamié : https://www.youtube.com/results?search_query=psaume+109

 

 

Pièces grégoriennes diverses :

"Le triomphe de David" par Nicolas Bertin (1667-1736), Palais des Beaux-Arts de Lille. (Photo Wikimedia commons)

"Le triomphe de David" par Nicolas Bertin (1667-1736), Palais des Beaux-Arts de Lille. (Photo Wikimedia commons)

Autre traduction

 

Traduction paraphrasée en vers de Pierre Corneille (1606-1684)

 

Cette traduction fait partie de l’ « Office de la Saint Vierge traduit en françois, tant en vers qu’en prose avec les sept psaumes pénitentiaux, les vêpres et complies du dimanche et tous les hymnes du bréviaire romain par Pierre Corneille (1670) »

 

Ce livre était destiné à ceux qui voulaient s’unir à la prière officielle (bréviaire) de l’Eglise. Il est dédicacé à la Reine Marie-Thérèse d’Autriche, mariée à Louis XIV en 1660, morte en 1683.

Les typographies des livres anciens ont leur charme. Aussi ai-je choisi de vous présenter cette traduction-paraphrase scannée à partir de l’ouvrage : Œuvres de Pierre Corneille, Les grands Ecrivains de la France, Tome IX, Librairie de L. Hachette et Cie ; Paris, 1862 ; pp. 211-212.

Les vêpres du dimanche - Psaume 109 (hb 110)
Les vêpres du dimanche - Psaume 109 (hb 110)
Icône de la Sainte Trinité

Icône de la Sainte Trinité

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