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Protector noster

Toi, notre Protecteur, regarde, ô Dieu, et retourne-toi pour considérer la face de ton Christ !

Car un seul jour dans tes parvis en vaut plus que mille.

(Trad. F. Cassingéna-Trévedy)

V/ Que tes demeures sont désirables, Seigneur tout puissant ! Mon âme soupire et languit après les parvis du Seigneur.

 

Protector noster aspice, Deus, et respice in faciem Christi tui :

quia melior est dies una in atriis tuis super millia.

V/ Quam dilecta tabernacula tua, Domine virtutum ! concupiscit, et deficit anima mea in atria Domini.

(Ps 83, 10-11a, 2-3)

 

Introït du 20ème dimanche du Temps ordinaire (autrefois du 14° dimanche après la Pentecôte)

 

Photo d’entête : Christ pantocrator, Maître de Taüll, 12° s., Espagne, Catalogne (Photo Wikimedia commons)

Roquefixade (Ariège), Retable du 18° s. (Photo mairie Roquefixade)

Roquefixade (Ariège), Retable du 18° s. (Photo mairie Roquefixade)

Roquefixade (Ariège), détail du retable du 18° s. Dieu regarde vers son Christ (Photo Mairie Roquefixade)

Roquefixade (Ariège), détail du retable du 18° s. Dieu regarde vers son Christ (Photo Mairie Roquefixade)

Toi, notre Protecteur

 

L’introït de ce dimanche rappelle celui du précédent où l’on trouvait également Respice. Le regard de Dieu y est à nouveau sollicité et de deux manières : aspice Deus et respice. Un regard vers l’avant (ad), le peuple qui s’avance dans l’espace liturgique, et un autre en arrière (re) vers son Christ, dont la mémoire va être célébrée.

Ces deux regards sont appelés à n’en faire qu’un :

C’est donc l’Esprit Saint lui-même qui atteste à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu. Puisque nous sommes ses enfants, nous sommes aussi ses héritiers : héritiers de Dieu, héritiers avec le Christ, si du moins nous souffrons avec lui pour être avec lui dans la gloire. (Rm 8, 16-17)

Ceux que, d’avance, il connaissait, il les a aussi destinés d’avance à être configurés à l’image de son Fils, pour que ce Fils soit le premier-né d’une multitude de frères. (Rm 8, 29)

C’est bien le souvenir de cet héritage, de cette Alliance en son corps et en son sang qui est célébrée dans l’eucharistie (Mt 26, 28).

Après le désespoir, évoqué dans l’introït de dimanche dernier, d’un peuple privé de son temple (cf. Ps 73) et accablé par ses ennemis, le psalmiste sera comblé par un seul jour dans les parvis du temple considéré comme un nid, un bouclier (Ps 83).

 

« L’acte d’entrée s’épanouit en émerveillement, l’être-là se dilate en bien-être. Protector suggérait le toit, faciem Christi l’abside : atria suggère l’espace en sa plénitude, en sa vastitude. Protection, orientation, dilatation : voilà réunis trois éléments de l’expérience que propose le lieu de la célébration, lui-même vecteur, pour autant, d’une expérience spirituelle. Comme Deus in loco sancto du 17° dimanche, Protector noster est en somme une célébration du lieu ». (François Cassingéna-Trévedy, op. cit. p. 177-178).

 

Lien vers le commentaire sur Deus in loco sancto : http://www.bible-parole-et-paroles.com/2019/07/deus-in-loco-sancto-suo.html

 

Même si l’église de Leychert (Ariège) n’a pas les proportions d’une basilique romaine, son retable (17° s.) surmonté d’un Dieu au regard d’une tendresse toute paternelle vers son Fils en croix nous paraît illustrer magnifiquement notre propos

Leychert (Ariège), retable du 17° s.

Leychert (Ariège), retable du 17° s.

Leychert (Ariège), retable du 17° s. : le regard paternel de Dieu vers son Christ

Leychert (Ariège), retable du 17° s. : le regard paternel de Dieu vers son Christ

Leychert (Ariège), le retable du 17° s. vu de la nef

Leychert (Ariège), le retable du 17° s. vu de la nef

Le psaume 83 (hb 84)

 

 

Le psaume 83 d’où est issu le texte de notre introït traduit les aspirations d’exilés dont le regard est fixé sur la ville sainte et son temple, véritable bouclier protecteur d’où viendra le secours divin, en particulier dans la personne du Messie :

Regarde, Seigneur, toi, notre bouclier ;

tourne les yeux vers ton messie !

(Ps 83, 10

 

2         De quel amour j’aime ta demeure,

ô Seigneur Sabaoth !

 

3         Mon âme languissait de désir

pour les parvis du Seigneur.

Mon cœur et ma chair crient de joie

vers le Dieu vivant.

 

4         L’oiseau lui-même y trouve un gîte

et l’hirondelle un nid :

C’est là qu’ils abritent leur couvée,

auprès de ton autel,

Seigneur Sabaoth, mon roi et mon Dieu !

 

5         Heureux les habitants de ta maison :

sans cesse ils peuvent chanter.

 

6         Heureux ceux qui puisent leur force en toi ;

ils ont à cœur les pèlerinages.

 

7         En passant par le val de la soif,

ils pourront y trouver des sources,

car ils seront bénis d’une pluie précoce.

 

8         leur ardeur s’accroît tandis qu’ils cheminent

pour se présenter devant Dieu à Sion.

 

9         Seigneur Sabaoth, écoute ma prière ;

prête l’oreille, Dieu de Jacob !

 

10       Regarde, Seigneur, toi, notre bouclier ;

tourne les yeux vers ton messie !

 

11       Mieux vaut un jour dans tes parvis

plutôt que mille en ma demeure ;

Me tenir sur le seuil de la maison de mon Dieu

plutôt que d’habiter sous ma tente.

 

12       Le Seigneur est rempart et bouclier ;

il donne grâce et gloire ;

A ceux qui  marchent sans reproche

le Seigneur ne refuse aucun bien.

 

13       Seigneur Sabaoth,

heureux l’homme qui se fie en toi !

 

(Traduction Psautier de Ligugé)

 

Le temple

 

Le temple est la demeure (v. 2), la maison de Dieu (v. 5, v. 11).

 

Se présenter devant Dieu à Sion (v. 8) est une expression qui signifie qu’on visite son sanctuaire et qu’on se trouve alors en présence du Dieu vivant (v. 3).

 

Trois fois par an, tous les hommes paraîtront devant la face du Maître, le Seigneur, le Dieu d’Israël. (Ex 34, 23)

Mon âme a soif de Dieu, le Dieu vivant ; quand pourrai-je m'avancer, paraître face à Dieu (Ps 41, 3)

 

Le temple comprend des parvis (v. 11) qui permettent de l’approcher sans y pénétrer et destinés à diverses catégories de personnes. Ils en sont le seuil (v. 11). L’autel (V. 4 - il y en avait plusieurs) le symbolise aussi.

 

Le temple symbolise le Seigneur rempart et bouclier (v. 10, 12).

L’image du bouclier peut être sous-entendue dans l’expression Domine virtutum – Seigneur des puissances qui traduit l’hébreu tseba’ôt (transcrit généralement Sabaoth, cf.  v. 2, 4, 9, 13). Ces puissances peuvent être celles du Dieu des armées célestes ou des armées d’Israël (1 S 17, 45).

 

Le temple offre aussi la douceur et la sécurité d’un nid (v. 4)

 

Comme un oiseau, tout tremblants, ils viendront de l’Égypte, et comme une colombe, du pays d’Assour ; je les ferai habiter dans leurs maisons, – oracle du Seigneur. (Os 11, 11)

 

 

Un cheminement

 

C’est un véritable pèlerinage qui est entrepris vers le temple, un cheminement dans l’espace mais aussi spirituel (v. 6, 8, 12).

Sur ce chemin Dieu donne force, grâce, gloire, ne refuse aucun bien (v. 6, 12) et accroît l’ardeur (v. 8)

 

Le Seigneur sera toujours ton guide. En plein désert, il comblera tes désirs et te rendra vigueur. Tu seras comme un jardin bien irrigué, comme une source où les eaux ne manquent jamais. (Is 58, 11)

 

La dernière étape du voyage voit en effet apparaître des sources nées d’une pluie précoce (v. 8). « Sur la route qui conduit à Jérusalem la vallée aride devient source parce qu’on s’approche de Dieu. » (Vesco, op. cit. p. 767)

 

La terre brûlante se changera en lac, la région de la soif, en eaux jaillissantes. Dans le séjour où gîtent les chacals, l’herbe deviendra des roseaux et des joncs.

Là, il y aura une chaussée, une voie qu’on appellera « la Voie sacrée ». L’homme impur n’y passera pas – il suit sa propre voie – et les insensés ne viendront pas s’y égarer. (Is 35, 7-8)

 

Dans cette vision d’Ezéchiel, l’eau vient justement du temple et le torrent arrose toute une vallée verdoyante jusqu’à la mer (Ez 47, 1-12)

Il me ramena à l'entrée du Temple, et voici que de l'eau sortait de dessous le seuil du Temple, vers l'orient, car le Temple était tourné vers l'orient. L'eau descendait de dessous le côté droit du Temple, au sud de l'autel. (Ez 47, 1)

 

 

L’ardeur d’une espérance, et déjà une joie

 

Quelle joie quand on m'a dit : « Nous irons à la maison du Seigneur ! »

Maintenant notre marche prend fin devant tes portes, Jérusalem !

Jérusalem, te voici dans tes murs : ville où tout ensemble ne fait qu'un ! (Ps 121, 1-3)

Le psaume 83 est tout animé par cette joie du pèlerin à l’idée de voir bientôt le temple. C’est la joie criée d’un amour presque charnel :

 

2 De quel amour j’aime ta demeure, ô Seigneur Sabaoth !

3 Mon âme languissait de désir pour les parvis du Seigneur.

Mon cœur et ma chair crient de joie vers le Dieu vivant.

 

Une formule résume cet amour exclusif pour le temple :

11 Mieux vaut un jour dans tes parvis plutôt que mille en ma demeure

 

Ce bonheur amoureux déborde en trois béatitudes :

5 Heureux les habitants de ta maison : sans cesse ils peuvent chanter.

6 Heureux ceux qui puisent leur force en toi ; ils ont à cœur les pèlerinages.

13 Seigneur Sabaoth, heureux l’homme qui se fie en toi !

 

Le pèlerinage vers le temple est une bénédiction qui donne force et confiance.

La joie du cœur dilate la chair en chant joyeux (cf. v. 3)

 

Berzé-la-Ville (71), La Chapelle aux moines, fresque de l'atelier de Cluny III (1105-1115) (Photo Wikimedia commons)

Berzé-la-Ville (71), La Chapelle aux moines, fresque de l'atelier de Cluny III (1105-1115) (Photo Wikimedia commons)

Berzé-la-Ville (71) Détail de la fresque : la main de Dieu dans un anneau au-dessus du nimbe du Christ.

Berzé-la-Ville (71) Détail de la fresque : la main de Dieu dans un anneau au-dessus du nimbe du Christ.

Le texte de l’introït

 

Le texte de l’introït est emprunté au psautier romain :

 

10 protector noster aspice Deus et respice in faciem Christi tui

11 quia melior est dies una in atriis tuis super milia

elegi abiectus esse in domo Dei magis quam habitare in tabernaculis peccatorum

 

 

Protector noster aspice, Deus, et respice in faciem Christi tui :

quia melior est dies una in atriis tuis super millia.

 

Toi, notre Protecteur, regarde, ô Dieu, et retourne-toi pour considérer la face de ton Christ !

Car un seul jour dans tes parvis en vaut plus que mille.

(Trad. F. Cassingéna-Trévedy)

 

Le choix de laisser de côté la deuxième partie du verset 11 où le psalmiste parle à la première personne du singulier permet de sauvegarder l’expression collective. Dans le cadre de l’introït, c’est le peuple de Dieu qui fait la démarche d’entrer dans le sanctuaire en chantant.

 

Le texte latin a retenu protector pour traduire le terme hébreu signifiant bouclier.

Le mot grec Christos d’où vient le latin Christus est utilisé dans les évangiles pour traduire le mot hébreu qui signifie Messie.

Dans le cadre d’une lecture christologique des psaumes, on le traduit par Christ.

Comme le temple où il réside, Dieu est bouclier-protecteur. L’évocation du Christ restitue toute l’attente messianique qui se confond avec l’espérance de retrouver le temple.

Sur la christologie dans les psaumes voir en particulier :

http://www.bible-parole-et-paroles.com/2020/07/les-vepres-du-dimanche-psaume-109-hb-110.html

 

quia melior est dies una in atriis tuis super millia

Car un seul jour dans tes parvis en vaut plus que mille.

Cette partie du verset 11 restitue toute l’ardeur de l’espérance et la joie qui accompagne le retour au temple.

 

Ces quelques extraits du psaume 83 suffisent au compositeur, à l’aide aussi de la musique, à en évoquer tout le contenu. Les chantres, moines ou autres, connaissaient parfaitement les psaumes pour les chanter tout au long de l’office des Heures. Saint-Benoît préconise dans sa Règle de chanter l’intégralité du psautier chaque semaine (Règle n° 18, 23).

 

Protector noster

Einsiedeln, Stiftsbibliothek, Codex 121(1151), p. 325 – Graduale – Notkeri Sequentiae

Ce manuscrit de Einsiedeln (10ème siècle) montre les neumes dessinés au-dessus du texte latin. Le "E 325" (Einsiedeln p. 325) inscrit en marge de la transcription solesmienne ci-dessous indique justement la provenance de l'appareil neumatique transcrit au-dessous de la notation établie par les moines. L'écriture neumatique peut être considérée comme la mise en espace sonore du texte de la Parole.

Graduale triplex de Solesmes p. 323

Graduale triplex de Solesmes p. 323

La mélodie grégorienne

 

Protector noster aspice, Deus …

Toi, notre Protecteur, regarde, ô Dieu,

L’intonation se fait sur le fa, degré fort du 4ème mode où protector se déploie plutôt en valeurs appuyées sur la tierce fa-ré : distropha (deux notes répercutées sur le même degré) sur la 2ème syllabe et pes quadratus mi-fa sur la 3ème. Noster se développe de la même façon mais sur la tierce supérieure fa-la.

Le sol final de noster prépare l’élan sol-do de aspice, élan vers Dieu : Deus se développe en un long mélisme expressif.

 

et respice in faciem Christi tui :

et retourne-toi pour considérer la face de ton Christ !

Deux pes quadratus sur et et respice signalent l’insistance de la deuxième demande. Christi tui marque l’apex (degré le plus haut) de la composition, exprimé lui aussi en valeurs plutôt appuyées. C’est l’équivalent musical du Christ en gloire de l’abside ou du retable.

 

quia melior est dies una in atriis tuis super millia.

Car un seul jour dans tes parvis en vaut plus que mille.

Après le mélisme en ogive de dies una qui ne manque pas d’élan (fa-la-si-do), la chute mélodique la-ré de atriis tuis marque une certaine intériorisation propre au lieu.

Super millia par son ascension mélodique initiale du grave au do supérieur et par son développement mélismatique important donne toute son importance au cri de joie : un seul jour passé là en vaut plus que mille !

 

« Voilà les parvis après lesquels soupirait le psalmiste, pour lesquels il défaillait. Mon âme désire, à en défaillir, les parvis du Seigneur : un seul jour passé là en vaut plus que mille. Les hommes désirent des milliers de jours, et grande est leur détermination à vivre ici-bas. Allons ! qu’ils méprisent des milliers de jours et qu’ils n’en désirent plus qu’un seul qui n’a ni lever ni couchant, un jour unique, un jour éternel auquel un hier ne cède point la place et qu’un lendemain ne presse pas. Que ce jour unique soit désiré de nous ! Qu’avons-nous à faire de milliers de jours ? Nous allons des milliers de jours au Jour unique, comme nous allons de hauteurs en hauteurs ».

Saint Augustin, Commentaire sur le psaume 83, 14. Cité par F. Cassingéna-Trévedy, op. cit. p. 185-186

 

 

Comme interprétation j’ai choisi

 

 

Bibliographie

 

-          François Cassingéna-Trévedy, « Chante et marche, les Introïts III », Ed. Ad Solem, 2014, pp.171-186.

Le lecteur désireux d’approfondir se reportera bien sûr à ce livre très complet.

 

-          Jean-Luc Vesco, « Le psautier de David traduit et commenté », 2 tomes, Ed. Cerf, Coll . Lectio Divina, 2011. Tome 1, pp. 762-770.

Complément

 

Sur Facebook, une de mes pages s’intitule « que tes demeures son désirables », d’après le psaume 83, pour partager mon bonheur de visiter de belles églises principalement dans ma région Occitanie.

https://www.facebook.com/Que-tes-demeures-sont-d%C3%A9sirables-270757470358285/

Basilique Saint Clément à Rome (Photo Wikimedia commons)

Basilique Saint Clément à Rome (Photo Wikimedia commons)

Basilique Saint Clément à Rome, l'abside (Photo Wikimedia commons)

Basilique Saint Clément à Rome, l'abside (Photo Wikimedia commons)

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