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Venite adoremus

Venez, adorons Dieu et prosternons-nous

devant le Seigneur !

Pleurons devant celui qui nous a faits,

car c’est lui, le Seigneur notre Dieu !

Ps. Venez, crions de joie pour le Seigneur,

faisons fête au Dieu de notre salut !

(Ps. 94, 6-7 et 1)

 

(Trad. Frère François Cassingéna-Trévedy)

 

Un période transitoire entre Epiphanie et Carême

 

Venite, adoremus Deum, et procidamus

ante Dominum

Ploremus ante eum, qui fecit nos

quia ipse est Dominus Deus noster

Ps. Venite, exsultemus Domino

iubilemus Deo salutari nostro.

 

 

Cet introït accompagne la procession d’entrée du 5ème dimanche ordinaire. Cette période était autrefois celle des dimanches de Septuagésime, Sexagésime, Quinquagésime qui précédait le Carême, le premier dimanche de carême étant celui de la quadragésime. Elle faisait suite au temps après l’Epiphanie et préparait à la grande période du Carême. Certains y commençaient à jeûner ; le Gloria et l’alleluia n’étaient plus chantés. Certains monastères attachés au respect strict de la tradition liturgique continuent d’ailleurs cette pratique.

Septuagesimus signifie le soixante-dixième (en latin) jour avant Pâques. Les dimanches suivants ne constituent certes pas une décade inférieure mais on leur a attribué un nom analogue au premier.

Ce chiffre soixante-dix représente symboliquement les 70 ans de la déportation des juifs de Juda à Babylone (6ème siècle avt JC) telle que l’avait annoncée le prophète Jérémie :

Tout ce pays sera réduit en ruine et en désolation, et ces nations seront asservies au roi de Babylone pendant 70 ans (Jr 25, 11)

Avec aussi l’annonce du retour :

Car ainsi parle Yahvé : Quand seront accomplis les 70 ans à Babylone, je vous visiterai et je réaliserai pour vous ma promesse de bonheur en vous ramenant ici. (Jr 29, 10)

De la même façon les quarante jours du Carême rappellent les quarante années d’errance du peuple hébreu dans le désert après sa sortie d’Egypte.

Graduel d'Alienor (13° s.) Adoration des Mages (Photo Wikimedia commons)

Graduel d'Alienor (13° s.) Adoration des Mages (Photo Wikimedia commons)

Le psaume 94

 

1. Venez, crions de joie pour Yahvé, acclamons le Rocher de notre salut ;

2. approchons de sa face en rendant grâce, au son des musiques acclamons-le.

3. Car c'est un Dieu grand que Yahvé, un Roi grand par-dessus tous les dieux ;

4. en sa main sont les creux de la terre et les hauts des montagnes sont à lui ;

5. à lui la mer, c'est lui qui l'a faite, la terre ferme, ses mains l'ont façonnée.

6. Entrez, courbons-nous, prosternons-nous ; à genoux devant Yahvé qui nous a faits !

7. Car c'est lui notre Dieu, et nous le peuple de son bercail, le troupeau de sa main. Aujourd'hui si vous écoutiez sa voix !

8. « N'endurcissez pas vos cœurs comme à Meriba, comme au jour de Massa dans le désert,

9. où vos pères m'éprouvaient, me tentaient, alors qu'ils me voyaient agir !

10. 40 ans cette génération m'a dégoûté et je dis : Toujours ces cœurs errants, ces gens-là n'ont pas connu mes voies.

11. Alors j'ai juré en ma colère jamais ils ne parviendront à mon repos. »

 

Le psaume 94 (Hb 95) dont est issu le texte de notre introït fait justement allusion à cette épreuve du désert (8-11) où les Hébreux, ne reconnaissant pas les bienfaits de Yhwh l’ont mis à l’épreuve (8-9) :

Moïse donna à ce lieu le nom de Massa et Meriba, parce que les Israélites cherchèrent querelle et parce qu'ils mirent Yahvé à l'épreuve en disant : « Yahvé est-il au milieu de nous, ou non ? (Ex 17, 7)

Aux cœurs errants (10) de l’ancienne génération correspond la dureté des cœurs des contemporains du psalmiste que nous pouvons aussi faire nôtre : Aujourd'hui si vous écoutiez sa voix ! (7)

 

Certains voient dans ce psaume l’écho d’une liturgie qui aurait pu avoir sa place lors de Souccot ou Fête des Tentes qui a lieu en automne et célèbre dans la joie les secours accordés par Yhwh à son peuple pendant les 40 ans passés au désert et la fin du cycle des récoltes. On retrouve en effet une louange au Créateur (3-5) ; Yhwh est grand par-dessus tous les dieux (3) et nous devons reconnaître que c'est lui notre Dieu qui nous a conduits au bercail comme les ancêtres en terre promise (7).

 

Cette liturgie qui rappelle les épreuves dues à la dureté des cœurs et la bonté de Dieu commence par un invitatoire joyeux (1-2) amplifié ensuite (6) après la célébration du Créateur. On voit assez bien le déroulement d’une procession se mettant en marche au son des musiques un peu à l’écart du Rocher (Jérusalem) en pleine nature et entrant ensuite dans l’enceinte du temple où se déroulent des rites de prosternation à genoux devant Yahvé qui nous a faits ! - nouvelle allusion à la Création.

 

Ce caractère invitatoire du psaume 94 lui vaut d’être utilisé comme Invitatoire pour l’entrée en sabbat le vendredi soir dans la liturgie juive ou pour l’office catholique des matines.

Venite adoremus

Le texte de l’introït

 

Cet introït était programmé autrefois le samedi des Quatre-Temps de septembre. Les Quatre-temps étaient quelques jours de pénitence à l’occasion des changements de saison et ont maintenant disparu du calendrier liturgique. Cet introït rappelait ainsi cette liturgie antique de Souccot où le psaume 94 était intégré. Sa place dans le temps intermédiaire entre Epiphanie et Carême se justifie également.

 

Venez, adorons Dieu et prosternons-nous

Devant le Seigneur !

Nous retrouvons dans cet emprunt au v. 6 - Entrez, courbons-nous, prosternons-nous - le côté invitatoire du Ps. 94. Venez s’entend bien dans la bouche du président de la célébration ou de quelques chantres le représentant. Il appelle une réponse communautaire « adorons Dieu - adoremus Deum - et prosternons-nous ». Cette adoration nous rappelle celle des mages lors de l’Epiphanie. Cet introït est en continuité avec ceux des 1er, 2ème et 3ème dimanches du temps ordinaire qui le précèdent et qui contiennent tous le verbe adorare-adorer en continuité avec l’Epiphanie.

 

Pleurons devant celui qui nous a faits,

Car c’est lui, le Seigneur notre Dieu !

 

La formulation de ce verset diverge avec celle du Ps. 94 - à genoux devant Yahvé qui nous a faits !

Ploremus-pleurons repose sur une lecture fautive du texte hébreu par les Septantes et reproduite en latin. Cela concorde parfaitement avec l’intention du psalmiste qui cherche à provoquer une prise de conscience dans les cœurs endurcis et avec cette période préparatoire au Carême durant lequel le fidèle est appelé à faire pénitence pour restaurer en lui l’image du Dieu qui l’a fait.

« Mais encore à présent - oracle de Yahvé - revenez à moi de tout votre cœur, dans le jeûne, les pleurs et les cris de deuil. » (Jl 2, 17)

Et Pierre se souvint de la parole que Jésus avait dite : « Avant que le coq chante, tu m'auras renié trois fois. » Et, sortant dehors, il pleura amèrement. (Mt 26, 75)

 

Ps. Venez, crions de joie pour le Seigneur,

Faisons fête au Dieu de notre salut !

Ce verset reprenant Ps 94, 1 est destiné à être psalmodié après l’antienne d’introït qui est ensuite reprise. Il forme inclusion avec son début replaçant ainsi les versets dans l’ordre originel pour finir dans un style invitatoire dont le mouvement physique et spirituel correspond tout à fait aux caractéristiques d’un chant d’entrée.

Venite adoremus

Einsiedeln, Stiftsbibliothek, Codex 121(1151), p. 331 – Graduale – Notkeri Sequentiae

Ce manuscrit de Einsiedeln (10ème siècle) montre les neumes dessinés au-dessus du texte latin qui commence avec l'initiale enluminée "V". Le "E 331" (Einsiedeln p. 331) inscrit en marge de la transcription solesmienne ci-dessous indique justement la provenance de l'appareil neumatique transcrit au-dessous de la notation établie par les moines. L'écriture neumatique peut être considérée comme la mise en espace sonore du texte de la Parole.

Graduale triplex de Solesmes p. 271-272
Graduale triplex de Solesmes p. 271-272

Graduale triplex de Solesmes p. 271-272

La mélodie grégorienne

 

La mélodie démarre aussitôt sur ce qu’on appelle la note corde-mère, qui est celle de la psalmodie correspondant au ton. Ici un Do (qui correspond à la clé de DO en début de portée). C’est une invitation doublée d’une profession de foi déclamée un peu à la façon du chant de la préface eucharistique qui « tiendra ainsi la corde » tout le long de l’introït, avec quelques ornements se tenant, à quelques exceptions près, entre Sol et Ré. Nous retrouverons une succession de plongées Do vers Sol grave, directes ou progressives, avec ensuite remontées vers le Do, (augmentées parfois au Ré) symbole d’un prosternement, puis d’un relèvement qui donne aussi beaucoup d’élan à la mélodie, traduisant l’allégresse du psaume.

 

Adoremus, procidamus, ploremus montrent une petite broderie sur le Ré supérieur qui donne là aussi un élan à la proclamation affirmée sur la corde Do, la mettant ainsi en valeur.

 

Deum, Dominum montent jusqu’au Mi, Dieu se tient dans les hauteurs et nous nous prosternons devant lui. Ils sont aussi plus développés en ornementation neumatique pour leur donner de l’importance de même que eum pronom personnel qui renvoie à Dieu.

 

Quia ipse est Dominus Deus noster Car c’est lui, le Seigneur notre Dieu !

Introduite par un quia (car) qui lui donne de l’élan (la-la-sol-la), l’affirmation théologique portée mélodiquement par la corde mère Do, renforcée par des signes d’appui (traits) sur les neumes de Deus, donne la conclusion qui s’impose à cette pièce très expressive, pleine de dynamisme et de conviction.

 

Cette invitation à contempler et adorer dans une fraternelle émulation notre Créateur doit provoquer les larmes d’un profond regret d’avoir terni son image en nous. Mais Dieu n’a jamais abandonné son peuple et dans la joie d’être sûrs d’être pardonnés, nous pouvons confesser avec force c’est lui, le Seigneur notre Dieu !

Venite adoremus

Comme interprétations j’ai choisi

(Peu d’interprétations sont disponibles sur You Tube)

 

-         Version pour voix seule Elle respecte bien la sémiologie (les neumes) et permet de voir le texte du manuscrit d’Ensiedeln défiler : https://www.youtube.com/watch?v=wyB9CB4Uoq8

-         Version en live par un chœur grégorien accompagnée à l’orgue (qualité du chant moyenne) : https://www.youtube.com/watch?v=aoansfJBVsc

 

 

Bibliographie

 

-         François Cassingéna-Trévedy, moine de Ligugé, « Chante et marche - Les Introïts - », T. 1, Ed. Ad Solem, 2012, p. 185-207)

-         « Le psautier de David traduit et commenté », 2 tomes, par Jean-Luc Vesco, Ed. Cerf, Coll. Lectio divina, 2006.

 

 

Compléments

 

Saint-Augustin, commentaire sur le psaume 94 (n° 10, extrait) (Traduction Abbé Morisot, 1875- http://docteurangelique.free.fr/)

 

« Venez, adorons, et prosternons-nous devant lui ». Peut-être vos péchés qui vous tiennent loin de Dieu ne vous laissent-ils pas sans inquiétude : faisons ce qui est dit ensuite : « Pleurons nos péchés devant le Seigneur qui nous a créés ». Si tu ressens dans ta conscience l’embrasement des fautes, éteins les flammes du péché dans tes larmes, et pleure devant le Seigneur : pleure en sûreté devant le Seigneur qui t’a créé, car il ne méprisera point l’oeuvre de ses mains. Loin de toi de croire que tu pourras te guérir toi-même, celui qui t’a fait peut seul te refaire. « Pleurons devant le Seigneur qui nous a faits » oui, pleure devant lui, confesse tes fautes, préviens sa face par un humble aveu. O toi qui pleures, et qui confesses ta faute, qui es-tu, sinon sa créature ? L’ouvrage a toujours plus de confiance en l’ouvrier, surtout quand il n’est point une oeuvre vulgaire, mais une oeuvre faite à son image et à sa ressemblance. « Venez, adorons le Seigneur, prosternons-nous devant lui, pleurons devant le Seigneur qui nous a faits ».

 

"Les larmes de Saint Pierre", par José de Ribera (1591-1652), Musée de Carcassonne. (Photo Wikimedia commons)

"Les larmes de Saint Pierre", par José de Ribera (1591-1652), Musée de Carcassonne. (Photo Wikimedia commons)

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