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Tout à coup, il y eut avec l’ange une foule de l’armée céleste qui chantait les louanges de Dieu et disait :

« Gloire à Dieu au plus haut des cieux et paix de complaisance dans les hommes. »

Luc 2, 13-14

En vignette : fresque d'inspiration catalane (14° s.) de l'église de Audressein (Ariège)

Nous avons déjà évoqué ce qu’on appelle les « évangiles de l’enfance » seulement présents chez Luc et dans une moindre importance chez Matthieu. Nous avons souligné que peu d’exégètes maintenant, à part dans les sphères traditionnalistes de l’Eglise, y voient la relation de faits s’étant rigoureusement passés historiquement tels qu’ils sont décrits. Ces évangiles de l’enfance doivent beaucoup au style mythologique et à la littérature de leur temps. Le parallélisme des destins de Jean-Baptiste et de Jésus est souvent comparé au genre des « Vies parallèles » de Plutarque. Luc reprend aussi des récits de naissance miraculeuse tant dans l’Ancien Testament que dans des récits mythologiques. Luc se montre en particulier un écrivain remarquable et au-delà de belles histoires laisse à penser théologiquement encore pour nous aujourd’hui.

On se rapportera aux articles que j’ai déjà publiés :

  • « Fils de David » (4/07/2015) : paragraphe « Né à Bethléem, cité de David »

  • « Voici la servante du Seigneur » (5/01/2015) : paragraphe « De la naissance des dieux à la naissance du Christ »

Nous ne faisons qu’effleurer ici un sujet qui mériterait de nombreux développements. Chaque chrétien doit se sentir libre d’accueillir ces évangiles de l’enfance avec sa sensibilité et sa foi dans le contexte culturel et religieux qui est le sien. A travers les paroles des évangélistes Dieu adresse sa Parole qui s’incarne en chacun de nous. L’unité c’est dans la fraternité voulue par Jésus et vécue à travers lui que nous pouvons la réaliser et non dans l’adhésion contrainte à un corpus dogmatique. L’interprétation des textes bibliques s’enracine dans le questionnement perpétuel et communautaire fidèle à la tradition juive dans laquelle ils ont été écrits.

Maître du feuillage en broderie ( Flandres vers 1480-1510) : Triptyque de la Vierge à l’enfant entourée d’anges musiciens (Palais des Beaux-Arts de Lille).

Maître du feuillage en broderie ( Flandres vers 1480-1510) : Triptyque de la Vierge à l’enfant entourée d’anges musiciens (Palais des Beaux-Arts de Lille).

Anges et hommes louent Dieu « de concert »

Aujourd’hui nous nous laissons interpeller par un très court passage de Luc où il est question de la louange des anges qui prend place entre l’annonce par un ange aux bergers de la naissance du Sauveur et la venue de ceux-ci à la crèche.

Le terme grec aggelos, traduit en latin par angelus, correspond à l’hébreu mal’ak qui signifie « messager, porteur de nouvelles ». C’est le sens courant dans la bible pour désigner un émissaire envoyé par un roi. Dieu est représenté lui-même comme un roi entouré de serviteurs, de saints, de fils de dieux, de chérubins, de séraphins qui constituent une cour ou armée céleste assemblée liturgiquement en quelque sorte pour chanter ses louanges. L’ange marque la survenue mystérieuse de Dieu dans la vie terrestre et humaine. Les anges appartenaient aussi à la religion perse mais dans un contexte polythéiste. Saint-Paul a voulu mettre fin à une angélologie encore source de confusion ; il place le Christ par sa résurrection à sa droite :

Il est devenu homme parmi les hommes, il a été reconnu comme homme ; il a choisi de vivre dans l’humilité et s’est montré obéissant jusqu’à la mort, le mort sur une croix. C’est pourquoi Dieu l’a élevé à la plus haute place et lui a donné le nom supérieur à tout nom afin qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse, dans les cieux, sur la terre, et que toute langue confesse que le Seigneur, c’est Jésus Christ, à la gloire de Dieu le Père.

Epitre de Paul aux Philippiens 2, 7-11 (Trad. TOB)

La vision céleste de Luc en 2, 13-14 est donc une annonce de l’exaltation du Christ à la droite du Père dans les cieux comme tout le reste de son évangile de l’enfance proclame d’ailleurs la divinité de l’enfant Jésus.

L’hymne paulinienne (Ph 2, 6-11) n’est finalement que le développement de cette première hymne, le Gloria, reprise elle-aussi au début de la messe. Cette louange angélique de la foule céleste est aussi reprise lors de l’accueil triomphal de Jésus, l’envoyé du Seigneur, à Jérusalem, la veille de sa passion, cette fois-ci par une foule de disciples anticipant ainsi l’exaltation du Christ au ciel lors de sa résurrection (même mot grec plèthos = foule, multitude et même verbe ainein = louer) :

Déjà il approchait de la descente du mont des Oliviers, quand toute la foule des disciples se mirent à louer Dieu à pleine voix pour tous les miracles qu’ils avaient vus. Ils disaient :

« Béni soit celui qui vient, au nom du Seigneur ! Paix dans le ciel et gloire au plus haut des cieux ! »

Luc 19, 37-38

On ne peut mieux signifier la continuité et la simultanéité de la louange trinitaire qui s’inscrit dans un même acte liturgique reliant ciel et terre (voir un prochain article : « Liturgie »).

Dans une même vision céleste le prophète Ezéchiel entendait d’ailleurs lui aussi, avant d’aller comme envoyé vers la maison d’Israël, la louange divine :

L’esprit m’enleva et j’entendis derrière moi le bruit d’un grand tremblement : « Bénie soit la gloire de Yahvé au lieu de son séjour !’ »

Ezéchiel 3, 12

Messager de paix

La louange des anges et des disciples est mêlée aussi à des souhaits de paix. Celle des anges est souhaitée aux hommes et celle des disciples s’adresse au ciel. Jésus est le messager de paix annoncé par le prophète Isaïe :

Qu’ils sont beaux sur les montagnes, les pieds du porteur de bonnes nouvelles qui annonce la paix, qui apporte le bonheur, qui annonce le salut, qui dit à Sion : « Ton Dieu règne ».

Isaïe 52, 7

Car un enfant nous est né, un fils nous a été donné, il a reçu l’empire sur les épaules, on lui donne ce nom : Conseiller-merveilleux, Dieu-fort, Père-éternel, Prince-de-la-Paix. Etendu est l’empire dans une paix infinie, pour le trône de David et sa royauté, qu’il établit et affermit dans le droit et la justice. Dès maintenant et pour toujours l’amour jaloux de Yahvé Sabaot fera cela.

Isaïe 9, 5

Le mot hébreu « shalôm » que l’on traduit habituellement par paix recouvre des significations diverses telles que le sentiment de bien-être, de plénitude, d’achèvement et d’harmonie. Il n’est pas strictement en opposition au mot guerre. Les prophètes lui donnèrent un sens plus théologique et messianique. Le shalôm résume en quelque sorte la bonne nouvelle du messager. (cf. Nouveau vocabulaire biblique, p. 179-180 – voir biblio.). La paix pourrait être considérée comme le résultat de l’amour bienveillant de Dieu.

Maître du feuillage (Flandres vers 1480-1510) : Vierge à l'enfant entourée d'anges (Musée du Louvre)

Maître du feuillage (Flandres vers 1480-1510) : Vierge à l'enfant entourée d'anges (Musée du Louvre)

Bonae voluntatis

Encore un problème de traduction du grec en latin puis en français traduit du latin (voir un autre problème de ce genre, le « compelle intrare », mais aux conséquences particulièrement néfastes dans l’article « Les invités au festin » publié le 7/11/2015).

La traduction habituelle était autrefois « Paix aux hommes de bonne volonté » (du latin « bonae voluntatis »). Elle laissait supposer que la paix de Dieu était réservée aux hommes qui manifestent de la bonne volonté, à l’égard du message chrétien évidemment. La traduction du grec présente quelque difficulté et nous avons mot à mot « et sur terre paix parmi les humains de bon plaisir »

Le nom grec « eudokia » vient d’un verbe de même racine (eudokeô) qui signifie « juger bon, approuver, se complaire dans ». C’est justement ce verbe « eudokeô » qui est employé par Luc 3, 22 dans l’intervention de Dieu lors du baptême de Jésus :

« Tu es mon fils bien aimé en qui je me complais » (en soi eudokèsa)

Ce qui nous amène à traduire : mot à mot « Paix de complaisance dans les hommes » (eirènè en anthrôpois eudokias). « eudokias » étant alors considéré comme un génitif marquant la qualité remplaçant un adjectif comme on le trouve en grec dans le N.T. sous l’influence de l’hébreu (grammaire grecque du N.T. par M. Carrez, p.124), on peut traduire plus élégamment « paix bienveillante aux hommes ». La traduction liturgique de la Bible et le missel romain traduisent par « aux hommes qu’il aime » de façon assez satisfaisante. Espérons que la prochaine traduction française en cours du Missel romain la gardera.

Ceci ne serait finalement qu’un détail si on n’aboutissait pas à un véritable contresens.

Bovon dans son commentaire (p. 127, cf. bibliographie) juge la traduction du grec au latin « bonae volontatis » (de bonne volonté) peu claire. Elle reflèterait selon lui « la moralisation croissante de la foi chrétienne dans l’Antiquité tardive ». La paix de Dieu ne serait réservée qu’aux hommes qui affichent leur bonne volonté. Mais aussi elle entre dans un mouvement plus global qui paraîtrait réserver le salut aux seuls chrétiens.

Ainsi, il y a quelques années le débat renaissait à propos de la traduction, là encore, du mot latin « multis » dans le missel romain et le lectionnaire. Dans la relation du dernier repas à la veille de la mort de Jésus, Matthieu et Marc écrivent : « Ceci est mon sang, le sang de l’Alliance, versé pour la multitude » (Mc 14, 24 et Mt 26, 28). L’adjectif substantivé grec « pollôn » traduit par « la multitude » a comme sens premier « nombreux » et comme sens dérivé « innombrable », avec une idée de foule. Ce mot grec a été traduit en latin par « multis » qui peut avoir la même signification. A cause du récit de Luc (22, 20) - « Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang versé pour vous » - la version adoptée par le Missel Romain réunit les récits des trois évangélistes (« pour vous et pour la multitude »). Quant à Paul (1 Co 11, 17-34), il utilise vraisemblablement la version liturgique de la célébration eucharistique des premiers chrétiens qui ignore cette précision de pour qui est versé le sang ; par contre, il développe une thématique autour de l’indignité pour recevoir le corps et le sang du Christ qui aura aussi une influence dans le courant théologique que nous allons maintenant évoquer. Cette position paulinienne s’inscrit certainement aussi « dans la moralisation croissante de la foi chrétienne dans l’Antiquité tardive » évoquée par Bovon et déjà signalée plus haut.

Sous l’influence du récit (« versé pour vous ») de Luc qui présenterait le salut réservé aux disciples, un courant théologique a développé l’idée suivante que j’ai trouvée mentionnée dans un vieux missel qui adopte la traduction « qui sera répandu pour vous et pour un grand nombre » : "Le sang rédempteur a été répandu pour tous les hommes, mais tous n'en profitent pas, ils ne s'en appliquent pas les mérites". Il est vrai qu’il existe le terme « multitudo » en latin pour signifier multitude mais est-il défendable sur le plan christologique de dire que le Christ n’aurait versé son sang que pour une élite alors que toute sa vie le montre comme le bon berger à la recherche de la brebis perdue ? C’est ce même courant élitiste, dans la pure tradition pharisienne, qui réserve aussi la communion au corps et au sang du Christ aux hommes et aux femmes « comme il faut », courant si actif lors des débats du récent synode romain sur la famille.

L’incarnation divine vécue jusque dans la mort par Jésus et célébrée dans le mémorial qu’il nous a laissé nous fait entrer dans l’espérance cosmique du Royaume, ce que nous en pressentons, ce que nous n’en soupçonnons pas encore ; alors notre chant se joindra à celui des anges.

Mais vous, c’est de la montagne de Sion et de la ville du Dieu vivant, de la Jérusalem céleste et de la myriade d’anges en fête que vous vous êtes approchés, et aussi de l’assemblée des premiers-nés dont les noms sont inscrits dans les cieux, d’un Dieu juge universel, des esprits des justes parvenus à la perfection, de Jésus, médiateur d’une alliance nouvelle, et enfin d’un sang purificateur, lequel parle mieux que celui d’Abel.

Epître de Paul aux Hébreux 12 22-24 (Trad. Bible Bayard)

Compléments

Texte et traduction du Gloria in excelsis Deo

Gloria in excelsis Deo et in terra pax hominibus bonae voluntatis. Laudamus te, benedicimus te, adoramus te. Glorificamus te. Gratias agimus tibi propter magnam gloriam tuam. Domine Deus, Rex caelestis, Deus Pater omnipotens. Domine Fili unigenite, Jesu Christe. Domine Deus, Agnus Dei, Filius Patris. Qui tollis peccata mundi, miserere nobis. Qui tollis peccata mundi, suscipe deprecationem nostram ; qui sedes ad dexteram Patris, miserere nobis. Quoniam tu solus sanctus, tu solus Dominus, tu solus Altissimus, Jesu Christe, cum Sancto Spiritu : in gloria Dei Patris. Amen

Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes qu’il aime. Nous te louons, nous te bénissons, nous t’adorons, nous te glorifions, nous te rendons grâce pour ton immense gloire, Seigneur Dieu, Roi du ciel, Dieu le Père tout puissant. Seigneur, fils unique, Jésus Christ, Seigneur Dieu, Agneau de Dieu, le Fils du Père ; toi qui enlèves le péché du monde, prends pitié de nous ; toi qui enlèves le péché du monde, reçois notre prière ; toi qui es assis à la droite du Père, prends pitié de nous. Car toi seul es saint, toi seul es Seigneur, toi seul es le Très-Haut : Jésus Christ, avec le Saint Esprit dans la gloire de Dieu le Père . Amen

Histoire du Gloria in excelsis Deo

Extrait du livre de Dom Daniel Saulnier « le chant grégorien » (Ed. de Solesmes, 2003, p. 93-95)

Cette hymne non scripturaire, en prose, relève de la production hymnographique chrétienne primitive. La liturgie latine n’a conservé que quelques reliques de ce genre qui est toujours resté en honneur dans les liturgies orientales.

L’hymne, attestée dans les sources grecques et syriennes du IV° siècle, pourrait remonter à un original grec du II° siècle. Le texte latin apparaît en Occident au VII° siècle et se stabilise au IX°. Ce qu’on a appelé la « Grande Doxologie », et qui possède d’ailleurs dans la liturgie milanaise une version encore plus prolixe, la laus angelorum magna, n’est pas, à l’origine, une pièce de la messe, mais une hymne d’action de grâce et de jubilation qui conclut l’office du matin.

Dans la liturgie romaine, le Gloria est d’abord entré à la seule messe de la nuit de Noël, comme cela convient à son texte. Bientôt étendu aux grandes fêtes de l’année, il resta un temps réservé à l’évêque. Le Gloria est maintenant devenu un chant de toute l’assemblée, pour les dimanches (sauf en Avent et en Carême) et jours de fête.

Après l’intonation, le texte est composé de deux parties : une louange au Père et une louange au Fils. La mention terminale du Saint-Esprit donne à l’ensemble une note trinitaire qui ne semble pas primitive : ce serait une addition consécutive aux querelles liées à l’élaboration du dogme de la Trinité.

« Les anges dans nos campagnes » par les Petits chanteurs à la Croix de bois

https://www.youtube.com/watch?v=FTc_jdmJ1BY

Kyrie et Gloria de la Messe grégorienne dite « des anges »

https://www.youtube.com/watch?v=xD9CGzenH4E

Gloria de la Messe en si mineur de Jean-Sébastien Bach

https://www.youtube.com/watch?v=cGRbOjqOSYs

Gloria in excelsis Deo de Vivaldi

https://www.youtube.com/watch?v=OvZYhxT5Mf8

Gloria in exclesis Deo

Soleil levant, lumière d’en haut,

le Seigneur vient nous visiter

pour diriger nos pas au chemin de la paix.

(Luc 1, 78-79)

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