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Est-ce en rançon que Jésus a donné sa vie ?

43. Qui veut devenir grand parmi vous sera votre serviteur. 44. Qui veut être le premier parmi vous sera l’esclave de tous. 45. Car le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir et faire don de sa vie comme prix à payer de la liberté pour la multitude.

Evangile de Marc 10, 43-45

Et de son Père arrêter le courroux …

Il y a presque unanimité pour traduire la fin de ce passage par « donner sa vie en rançon pour une multitude » (ou beaucoup, nous y reviendrons). Seule, à ma connaissance, la « Bible Parole de Vie » (Société biblique française) traduit par « donner sa vie pour libérer un grand nombre de gens ». La « Bible Bayard », évite le mot « rançon » et laisse une certaine ouverture d’interprétation : « donner sa vie et payer pour tous ».

Encore une fois, nous nous trouvons devant un problème de traduction qui n’est pas mince et a suscité certains développements théologiques récusés maintenant par de nombreux exégètes et théologiens, et pas des moindres, mais pas au point de modifier toutes les routines de traduction.

Pour montrer l’enjeu de cette interrogation, je citerai ici le début d’un célèbre chant de Noël « Minuit chrétiens » qui montre bien la théologie fondée sur l’interprétation de ce passage qui s’est développée principalement du 11° au 19° siècle :

« Minuit ! Chrétiens, c’est l’heure solennelle où l’homme Dieu descendit jusqu’à nous, pour effacer la tache originelle et de son père arrêter le courroux. »

Vous avez bien compris ! Jésus est mort sur la croix pour « arrêter le courroux de son père ». Les péchés des hommes, et en particulier le péché originel, ont créé une dette à l’égard de la Justice divine qui sera rachetée par le sacrifice du Christ sur la croix, à l’égal d’un sacrifice ancien d’animal offert dans le temple en expiation de fautes qui pouvaient aller jusqu’à mériter la mort pour celui qui les commettait. L’offrande de la mort sanglante d’un animal était en quelque sorte une substitution de celle méritée par le pécheur.

Il nous est bien sûr très difficile aujourd’hui d’adhérer à une théorie aussi cruelle, aussi perverse, qui situerait la croix au cœur d’un marchandage inventé par Dieu pour racheter le péché des hommes et apaiser ainsi sa colère.

Comme l’écrivit, Joseph Ratzinger : « Comment Dieu pourrait-il prendre plaisir aux tourments de sa créature, voire de son Fils et les considérer même comme la valeur à fournir pour acheter la réconciliation ? » … « De fait, Dieu ne saurait être conçu de cette manière, une telle notion de Dieu n’a rien à voir avec l’idée du Dieu du Nouveau Testament ». (« La Foi chrétienne, hier et aujourd’hui », Cerf. Citation de Alain Weidert dans « Le sacrifice chrétien et Vatican II », article de « La Croix » du 8-9 octobre 2011, p. 18).

 

Photo d'entête : Christ en croix, église de Joinville (Haute Marne)

Vierge de pitié devant les instruments de la Passion avec St Jean et Ste Madeleine (début 16° s.), musée des Augustins, Toulouse

Vierge de pitié devant les instruments de la Passion avec St Jean et Ste Madeleine (début 16° s.), musée des Augustins, Toulouse

Un problème de traduction

Les développements théologiques ultérieurs en particulier dans l’épitre aux Hébreux de Paul, s’appuieront grandement sur Mc 10, 45. Il convient alors d’examiner son texte avec une particulière vigilance surtout que Marc représente une des premières traditions néotestamentaires.

Le texte de Mt 20, 26-28 est rigoureusement semblable à Mc 10, 43-45. Lc 22, 26-27 reprend Mc 10, 43-44 mais il n’y a pas d’équivalent du v. 45.

Chez Marc comme Matthieu, ce passage se situe après la 3ème annonce de la Passion et la demande des fils de Zébédée pour siéger à côté de Jésus dans son royaume. L’indignation des autres disciples entraîne les paroles de Jésus sur la nécessaire humilité de ceux qui veulent prendre les premières places. Après notre épisode s’ensuit celui de l’aveugle de Jéricho. Déjà, en Mc 9, 35, Jésus était intervenu auprès des disciples qui cherchaient à savoir qui était le plus grand : « Si quelqu’un veut être premier, qu’il soit le dernier de tous et le serviteur de tous ».

Dans ce contexte Jésus, le maître de ses disciples, envisage donc sa mort prochaine comme un service, ce qui n’est pas le cas dans Luc. Jésus parle de lui à la troisième personne comme le Fils de l’homme, expression bien énigmatique, présente dans l’Ancien Testament et le Nouveau, mais presque uniquement dans les évangiles. Elle se situe plutôt dans un contexte eschatologique comme ici : une typologie de l’homme dans la perspective de sa plénitude à laquelle Jésus s’identifie. C’est cet « homme total » donnant sa vie que transfigurera la glorification divine.

Eglise de Formiguères (66)

Eglise de Formiguères (66)

Cette notion de service est constamment valorisée par Jésus, en particulier la veille de sa mort lorsqu’il lave les pieds de ses disciples (Jn 13, 1-16). Le même jour, au cours du même repas, il institue le mémorial de ce don total de lui-même dans la mort (Mt 26, 26-29 ; Mc 14, 22-25 ; Lc 22, 14-20). Don, certes, mais rançon ?

Le mot grec « lutron » traduit encore par rançon dans la quasi-totalité des bibles, connaît sa seule occurrence dans Mc 10, 45 et Mt 20, 28. Il n’est pas employé non plus dans l’AT traduit en grec par les Septantes. Ailleurs, ce sont des mots de la même racine (verbe luô = délier) qui sont employés : apolutrôsis, lutrôsis, antilutron, et le verbe lutroomai (surtout dans l’AT). L’idée générale est celle de délivrance, d’une libération éventuellement assortie d’une compensation financière.

Dans l’AT nous trouvons donc plutôt employé le verbe « lutroomai » avec le sens profane de racheter des biens (par ex. en Lv 25) ou des animaux ou des personnes (par ex. en Ex 34, 20). La traduction de ce verbe dans la vulgate latine est alors « redimere ». Mais le plus souvent dans la septante (90 fois) ce verbe a pour sujet Dieu et traduit des mots hébreux signifiant aussi « mettre en liberté, racheter, délivrer ». Les passages suivants sont caractéristiques du spectre très large de signification (Trad. BJ) :

Dt 15, 15 : « Souviens-toi que tu as été en servitude au pays d’Egypte et que Yhwh ton Dieu t’en a racheté »

grec : elutrôsato mais vulg. liberavit (libéré semblerait plus adapté comme traduction car il n’y a pas eu rachat en l’occurrence).

Ex 6, 6 : « C’est pourquoi tu diras aux Israélites : je suis Yhwh et je vous soustrairai aux corvées des Egyptiens : je vous délivrerai de leur servitude et je vous rachèterai à bras étendus (la main puissante de Dieu qui frappe) et par de grands jugements.

Délivrerai : grec rhusomai et vulg. eruam (mêmes racines = arracher)

Rachèterai : grec lutrôsomai et vulg. redimam (ce verbe redimere et ses dérivés redemptio, redemptor … fourniront tout le champ lexical propre à la théologie de la rédemption)

Là encore, il n’y a pas de rachat mais le contexte est celui de l’engagement de l’Alliance (Ex 6, 4). Dieu rachèterait symboliquement en quelque sorte leur part du contrat d’alliance que les hébreux n’auraient pas honorée.

Même contexte d’Alliance en Dt 7, 8 ; Dt 9, 28 ; Dt 13, 5 : le verbe lutroomai est aussi traduit en latin par le verbe redimere et BJ traduit deux fois par délivrer et une fois par racheter !

Le mot « lutron », au sens premier de « moyen de délier » attesté en grec classique avec le sens de rançon (employé plutôt au pluriel), mais seul emploi dans la bible en grec, a un sens qui ne peut diverger de celui des autres mots dérivés dont nous venons de voir qu’ils sont un peu polyvalents dans le mesure où c’est le contexte qui détermine s’il s’agit d’une libération avec rançon ou non. « Lutron » est construit plus près de la racine du verbe « luô » qui signifie délier, libérer, délivrer et se trouve toujours précisé d’un autre mot d’une famille différente pour préciser une libération contre rançon.

Dans ce contexte linguistique que nous venons de développer il n’y a aucune raison d’écarter a priori une traduction qui évoque une simple libération. Celle que je propose « faire don de sa vie comme prix à payer de la liberté pour une multitude » a peut-être le mérite de rappeler les deux sens possibles de lutron sans imposer le sens restrictif de rançon à la base d’une théologie qui suscite maintenant notre réprobation. Nous verrons un peu plus loin que cette traduction s’accorde avec le contexte général du message évangélique même si sont apparus très tôt, et dans des textes mêmes du NT, des choix théologiques privilégiant la notion de sacrifice sur lesquels il nous faut d’abord revenir.

Pieta, église de Formiguères (66)

Pieta, église de Formiguères (66)

Une théologie du sacrifice

Je reprends ici une partie de mon article « Eucharistie » publié le 01/04/2015 sur ce site.

Mais Christ, lui, surgissant comme grand prêtre des réalités définitives, grâce à la tente plus grande et plus parfaite qui n’est pas construite de main d’homme et ne relève donc pas de ce monde-ci, a pénétré une fois pour toutes dans le sanctuaire, non pas grâce au sang de boucs ou de veaux, mais grâce à son propre sang qui nous a valu une libération éternelle. Si le sang de boucs, en effet, ou de taureaux, ainsi que la cendre de génisse dont on asperge ceux qui sont souillés les sanctifient en leur rendant une pureté toute extérieure, combien davantage le sang du Christ, qui par un Esprit éternel s’est offert lui-même à Dieu en victime sans tache, purifiera-t-il notre conscience de toute œuvre de mort pour que nous puissions servir le Dieu vivant ! Voilà pourquoi il est le médiateur d’une alliance nouvelle : puisqu’il est mort pour racheter les transgressions de la première alliance, ceux qui sont appelés peuvent désormais prendre possession de l’héritage éternel déjà promis.

Epître de Paul aux Hébreux 9 11- 15 (Trad. Bible Bayard)

L’origine paulinienne de cette épître a été contestée dès les origines, même si Paul aborde ailleurs certaines de ses thématiques. Elle est consacrée à la foi transmise par le Christ grand-prêtre de la nouvelle Alliance qu’il établit dans son sacrifice sur la croix offert à Dieu pour le pardon de nos péchés, en particulier celui qui sera identifié un peu plus tard comme le péché originel.

Remettons-nous dans le contexte de l’époque suivant la crucifixion de Jésus. Jusqu’au bout les apôtres ont cru à l’avènement d’un royaume temporel instauré par celui qu’ils reconnaissent comme le Messie. Celui-ci est mort comme le dernier des malfrats. Ils ont certes fait l’expérience du tombeau vide et du Christ vivant avant son retour attendu à la fin des temps. Puis ils ont accueilli l’Esprit par lui promis. Mais ils attendent désespérément cette fin des temps annoncée par Jésus lui-même dans un proche avenir. Son absence se fait cruellement sentir ; déjà les premières dissensions apparaissent. Les juifs doutent plus que jamais de ce prétendu messie disparu dans un châtiment honteux. Alors il faut les convaincre, trouver dans l’Ancien testament tous les passages susceptibles de prouver que les événements qui se sont déroulés étaient annoncés. Que signifie en particulier cette mort en croix débouchant sur le néant ? Puis c’est la destruction du second temple de Jérusalem en 70 par les armées romaines et l’anéantissement de ce culte véritable ciment du peuple saint. C’est le moment propice pour percevoir et proposer une Nouvelle alliance que le Christ a scellée par le propre sacrifice propitiatoire de lui-même à son Père pour effacer les péchés. Cette théologie s’est développée en particulier à partir des chapitres 52 et 53 du prophète Isaïe qui montrent le serviteur souffrant et offrant sa mort en sacrifice d’expiation pour les fautes de tout le peuple :

Crucifixion (Ariège)Yhwh s’est plu à l’écraser

à le rendre malade –

si tu offres sa vie en gage

il verra sa descendance

il prolongera ses jours

par lui s’épanouira le plaisir de Yhwh –

la douleur de sa vie lui ouvre les yeux

l’expérience le comble

il rend justice aux foules, mon serviteur

il les justifie

c’est lui qui endosse leurs crimes –

je taillerai sa part dans les multitudes

avec les puissants il aura sa part

oui il a mis à nu

sa vie devant la mort –

on le traite en rebelle

alors qu’il prend sur lui les erreurs de la foule

et intervient pour les rebelles.

Isaïe 53 10-12 (Trad. Bible Bayard)

Ce passage suffit à se rendre compte de la complexité d’interprétation de ces poèmes du Serviteur. Pierre Grelot (« Les poèmes du serviteur ». Lectio divina n° 103, Ed. Cerf) distingue, outre des versions du texte différentes, quatre grands types d’interprétation : Septante, Judaïsme palestinien, Nouveau Testament, Targoum d’Isaïe. Ce serviteur est-il un archétype concernant un individu passé ou futur (pourquoi pas Jésus) ou tout simplement Israël ? Les premiers chrétiens y ont vu l’annonce du Christ souffrant sa passion. Il est vrai que Jésus a souvent mis en valeur l’image du serviteur, y compris lors du Lavement des pieds qui précédait le dernier repas.

Le temple est détruit et avec lui l’ancienne Alliance. Le Christ endure le sacrifice de la croix qu’il offre à son père en sacrifice pour racheter les transgressions de la première alliance et nos propres fautes. Le Christ remplace le grand prêtre ; il pénètre dans le sanctuaire et verse sur le propitiatoire non du sang d’animaux sacrifiés mais le sang de sa propre immolation, purifiant notre conscience par un unique sacrifice : « En réalité, c’est maintenant, une fois pour toutes, à la fin des temps, qu’il est apparu pour supprimer le péché par son propre sacrifice » (Hb 9 26).

Les sacrifices de communion, auxquels appartient la Pâque juive, étaient considérés comme des banquets sacrés dont une part (graisse et sang) constituait les mets réservés à Yhwh tandis que la chair servait de nourriture aux convives. Chaque convive communiait ainsi aux autres et à Yhwh. Lors du dernier repas, les convives, en partageant le pain et le vin et en les consommant, communient entre eux et à Jésus puisque Jésus fait du pain et du vin l’image de son corps et de son sang, c’est-à-dire de sa vie donnée (de même que Dieu a créé l’homme à son image à partir de terre). On peut dire que Jésus a « sacrifié sa vie » parce qu’il a mené, en toute connaissance de cause, une existence et défendu des idées dérangeantes surtout pour les autorités du Temple.

Pieta, Musée des Augustins (Toulouse)

Pieta, Musée des Augustins (Toulouse)

Du sacrifice de communion initial, nous venons de voir que l’on aboutit à une théologie du sacrifice propitiatoire de sa vie. Des développements ultérieurs voudront même imposer l’idée qu’il a offert sa vie à son Père qui le lui demandait en rançon des fautes humaines passées et même futures. Ce serait bien là le premier sacrifice humain accepté par Dieu dans la bible ! Abraham comprit à temps que Dieu ne souhaitait pas l’immolation de son fils Isaac comme cela se pratiquait dans d’autres religions. Et peut-on imaginer telle intention chez ce Père si tendre et compatissant, infiniment bon et pardonnant que Jésus nous a décrit ? Il y a encore quelques dizaines d’années, on nous faisait croire que chacun de nos péchés était comme un coup de marteau pour enfoncer un clou sur les membres de Jésus. Serions-nous aussi pervers que ce dieu qui nous a été imposé pendant des siècles pour nous faire peur et crouler sous notre culpabilité ? Assurément, notre raison et notre foi telle que nous la vivons actuellement condamnent de pareilles inventions en contradiction totale avec le message évangélique. Surtout que Dieu ne désire pas le sacrifice mais plutôt l’accomplissement personnel de son désir inscrit dans la tora :

« Tu n’as envie ni d’offrandes

ni de sacrifices

Tu m’ouvres les oreilles

Pas de sacrifices pas de feux ni de fumées

tu n’en veux pas

Alors j’ai dit

c’est moi je viens

Dans le livre-rouleau je suis écrit

Mon Dieu

je désire accomplir ton désir

Ta tora est au centre de mon ventre

Psaume 40, 7-9 (Trad. Bible Bayard)

Dans ce psaume dont le texte et l’interprétation sont réputés difficiles à mettre en œuvre, certains ont vu avec le verset « c’est moi, je viens » l’annonce du Christ venant accomplir le désir de Dieu, c’est-à-dire s’offrir en sacrifice pour remplacer les sacrifices anciens. La suite du psaume ne justifie absolument pas cette exégèse puisqu’il s’agit sans ambiguïté de la volonté de la part de Yhwh que la pratique du croyant soit l’expression d’une foi ardente dans sa loi (« Ta tora est au centre de mon ventre »), témoignage de la fidélité de son amour, de la vérité et de la justice, qui doit être intériorisé puis exprimé.

Deux siècles après Isaïe, un autre prophète, Ezéchiel, misait, comme le psalmiste, sur le renouvellement intérieur et rompait avec la solidarité dans le châtiment, affirmant le principe de la rétribution individuelle. Dieu ne veut la mort de personne : « revenez et vivez ».

Eh bien donc, je vais vous juger chacun selon vos manières, maison d’Israël, déclare le Seigneur Yhwh. Revenez, renoncez à toutes vos révoltes, qu’il n’y ait plus pour vous d’occasion de fauter. Rejetez toutes ces révoltes, faites-vous un cœur neuf et un esprit nouveau : pourquoi mourir, maison d’Israël ? Je ne veux la mort de personne, déclare le Seigneur Yhwh. Revenez et vivez !

Ezéchiel 18, 30-32 (Trad. Bible Bayard)

Alors pourquoi la notion simple du sacrifice de communion de la fête de la Pâque, servant de cadre à l’institution de l’eucharistie, mémorial du don de sa vie par Jésus, auquel notre propre don de nous-mêmes doit donner toute sa plénitude à chaque fraction-partage du pain-corps et du vin-sang, a-t-elle été peu à peu éliminée au bénéfice d’un sacrifice expiatoire véritablement renouvelé à chaque messe en rançon de nos fautes par le prêtre, autre Christ ?

Remarquons que dans les passages relatant l’institution du Mémorial seul le texte de Matthieu (Mt 26, 26-29) rajoute à la notion de « sang versé pour la multitude » celle de « en vue du pardon des péchés » (cf. Mc 14, 22-25 et Lc 22, 14-20). Même Paul qui développe pourtant cette théologie du sacrifice expiatoire ne le mentionne pas en 1 Co 11, 23-26 et son texte est considéré comme reflétant les premières pratiques liturgiques. Sans doute faut-il considérer alors Mt 26, 28 comme un ajout plus tardif (nous savons que les textes des évangiles ont subi des évolutions avant leur fixation canonique, cf. page « parole et paroles » sur le blog)

Oui, pourquoi ce renversement de perspective : Dieu s’était fait homme pour sauver l’humanité ? Le Fils unique devait s’offrir en sacrifice à son père pour effacer la faute originelle qui retombait sur tous les descendants d’Adam et Eve. Coupables, nous étions toujours coupables. Mais est-ce de notre faute si Dieu ne nous a pas créés parfaits ? Si vraiment il nous avait créés par amour, ne nous avait-il pas donné « génétiquement » les moyens, au cours d’une lente évolution, de le reconnaître comme notre père ?

Station de chemin de croix, sur la montagne à Castillon (09)

Station de chemin de croix, sur la montagne à Castillon (09)

La vérité vous rendra libres

Puis il leur dit : « Voici les paroles que je vous ai adressées quand j’étais encore avec vous : Il faut que s’accomplisse tout ce qui a été écrit de moi dans la loi de Moïse, les Prophètes et les Psaumes. » Alors il leur ouvrit l’intelligence pour comprendre les Écritures, et il leur dit : « C’est comme il a été écrit : le Christ souffrira et ressuscitera des morts le troisième jour, et on prêchera en son nom la conversion et le pardon des péchés, à toutes les nations, à commencer par Jérusalem. C’est vous qui en êtes les témoins. Et moi, je vais envoyer sur vous ce que mon Père a promis. Pour vous, demeurez dans la ville jusqu’à ce que vous soyez, d’en haut, revêtus de puissance. » (Luc 24, 44-49. Trad. TOB)

Cette déclaration de Jésus dans une apparition à ses apôtres après sa résurrection ne fait nulle allusion à un sacrifice expiatoire, à une rançon. Le pardon des péchés est la conséquence d’une conversion personnelle comme Jésus l’a montré dans son existence terrestre. Aux apôtres de poursuivre son action avec l’aide de l’Esprit Saint. Jésus donne sa vie de lui-même sans y être contraint par un machiavélique marché de la part de son Père :

Voici pourquoi le Père m’aime : parce que je donne ma vie, pour la recevoir de nouveau. Nul ne peut me l’enlever : je la donne de moi-même. J’ai le pouvoir de la donner, j’ai aussi le pouvoir de la recevoir de nouveau : voilà le commandement que j’ai reçu de mon Père. » (Jean 10, 17-18. Trad. Bible Liturgique)

« Pour aller où je vais, vous savez le chemin. » Thomas lui dit : « Seigneur, nous ne savons pas où tu vas. Comment pourrions-nous savoir le chemin ? » Jésus lui répond : « Moi, je suis le Chemin, la Vérité et la Vie ; personne ne va vers le Père sans passer par moi. Puisque vous me connaissez, vous connaîtrez aussi mon Père. Dès maintenant vous le connaissez, et vous l’avez vu. » (Jean 14, 4-7. Trad. Bible Liturgique)

Se convertir c’est suivre le chemin de Jésus pour aller au Père.

La vérité vous rendra libre

Jésus disait à ceux des Juifs qui croyaient en lui : « Si vous demeurez fidèles à ma parole, vous êtes vraiment mes disciples ; alors vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous rendra libres. » Ils lui répliquèrent : « Nous sommes la descendance d’Abraham, et nous n’avons jamais été les esclaves de personne. Comment peux-tu dire : “Vous deviendrez libres” ? » Jésus leur répondit : « Amen, amen, je vous le dis : qui commet le péché est esclave du péché. L’esclave ne demeure pas pour toujours dans la maison ; le fils, lui, y demeure pour toujours. Si donc le Fils vous rend libres, réellement vous serez libres. Je sais bien que vous êtes la descendance d’Abraham, et pourtant vous cherchez à me tuer, parce que ma parole ne trouve pas sa place en vous. (Jean 8, 31-41)

Pour être fidèle à la Vérité qui rend libre, il faut être fidèle à la Parole faite chair (Jn 1, 14) et crucifiée parce que le monde ne l’a pas reconnue (Jn 1, 10).

Car le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir et faire don de sa vie comme prix à payer de la liberté pour la multitude. (Mc 10, 45)

Nous retrouvons maintenant le sens plénier de la traduction que je vous ai proposée : seul le service poussé jusqu’au don total apporte la liberté, celle qui libère de l’enfermement du péché, voilà la Vérité que Jésus a voulu nous faire connaître en le payant de sa vie, lui Parole incarnée du Dieu vivant. Tel est aussi le sens du Mémorial qu’il nous a laissé, Parole incarnée toujours vivante sur le pain et le vin pour nous inviter, dans la maison de notre esclavage, à partager ce don total qui libère.

Pieta (Ariège)

Pieta (Ariège)

Compléments :

Le sublime graduel grégorien « Christus factus est » sur le texte des versets 8 et 9 de l’épitre de Paul aux Philippiens 2, 5-11 :

Ayez en vous les dispositions qui sont dans le Christ Jésus : Le Christ Jésus, ayant la condition de Dieu, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes. Reconnu homme à son aspect,

8. il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix.

9. C’est pourquoi Dieu l’a exalté : il l’a doté du Nom qui est au-dessus de tout nom,

afin qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse au ciel, sur terre et aux enfers, et que toute langue proclame : « Jésus Christ est Seigneur » à la gloire de Dieu le Père.

Sur les mêmes paroles, le très beau « Christus factus est » de Bruckner (1824-1896) :

Croix gothique, église de Daumazan sur Arize (Ariège)

Croix gothique, église de Daumazan sur Arize (Ariège)

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Bruno ANEL 28/11/2018 18:19

André Chouraqui est parti du texte grec des évangiles pour tenter de retrouver la formule hébraïque. Voici comment il traduit Marc 10,45 : "Oui, même le Fils de l'homme n'est pas venu pour être servi , mais pour servir et donner son être en rançon pour beaucoup".. Dans son Dictionnaire du nouveau testament, Xavier Léon-Dufour écrit que le mot "rançon" dérive de "lyô" : délier, détacher, libérer. Notons que le mot "être" est plus fort que "vie". La mort du Christ nous libère, mais de quoi ? Plusieurs passages du NT me font penser que pour Jésus la mort la plus grave n'est pas celle du corps, mais la séparation de l'amour de Dieu. Dans Lc 13,4, Jésus semble jouer sur les deux sens du mot : " Si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous comme eux " (= ceux qui sont morts écrasés par la tour de Siloé). A relier avec "ne craignez pas ceux qui tuent le corps et ne peuvent pas tuer l'âme" (Mt 10,24) . Même si l'évangéliste reprend ici le concept grec corps/âme (manque de mots pour exprimer cela...) peu compatible avec la conception hébraïque, Jésus ouvre le chemin vers la vie divine puisque sa mort est celle de l'homme entièrement conforme à la volonté de Dieu. Bon, je ne sais pas si ma théologie est trés orthodoxe. Mais m^me les plus grands docteurs de l'Eglise n'ont à leur disposition qu'un vocabulaire approximatif pour parler de la Rédemption.

28/11/2018 21:50

Je reste tout de même sur ma proposition de traduction : "Car le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir et faire don de sa vie comme prix à payer de la liberté pour la multitude (Mc 10, 45). Libérer : voir la fin de mon article. Jésus disait à ceux des Juifs qui croyaient en lui : « Si vous demeurez fidèles à ma parole, vous êtes vraiment mes disciples ; alors vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous rendra libres. » (Jn 8, 31).
Seul le service poussé jusqu’au don total apporte la liberté, celle qui libère de l’enfermement du péché, voilà la Vérité que Jésus a voulu nous faire connaître en le payant de sa vie, lui Parole incarnée du Dieu vivant. Tel est aussi le sens du Mémorial qu’il nous a laissé, Parole incarnée toujours vivante sur le pain et le vin pour nous inviter, dans la maison de notre esclavage, à partager ce don total qui libère.

Ne pas oublier la position de Joseph Ratzinger à propos de cette théologie : « Comment Dieu pourrait-il prendre plaisir aux tourments de sa créature, voire de son Fils et les considérer même comme la valeur à fournir pour acheter la réconciliation ? » … « De fait, Dieu ne saurait être conçu de cette manière, une telle notion de Dieu n’a rien à voir avec l’idée du Dieu du Nouveau Testament ». (« La Foi chrétienne, hier et aujourd’hui », Cerf. Citation de Alain Weidert dans « Le sacrifice chrétien et Vatican II », article de « La Croix » du 8-9 octobre 2011, p. 18).