Un arbre à la mer !
La paraphrase avec le tragique « Un homme à la mer » peut sembler osée pour ouvrir le commentaire de ce passage de l’Evangile de Luc (17, 5-6) proclamé lors de la liturgie du 27ème dimanche ordinaire (année C), mais nous verrons que ce rapprochement n’est pas sans justification.
Traduction liturgique :
Les Apôtres dirent au Seigneur : « Augmente en nous la foi ! »
Le Seigneur répondit : « Si vous aviez de la foi, gros comme une graine de moutarde, vous auriez dit à l’arbre que voici : “Déracine-toi et va te planter dans la mer”, et il vous aurait obéi.
Les apôtres dirent au seigneur : Rends-nous plus confiants. Le seigneur a répondu : Si votre foi avait la taille d’une graine de moutarde, vous diriez à ce mûrier : « Déracine-toi et va te replanter dans la mer », et il vous obéirait. (Bible Nouvelle Traduction -BNT-, Ed. Bayard)
Il n’est pas inutile pour goûter toute la saveur d’un texte biblique d’aller consulter d’autres traductions. Celle-ci a été réalisée par des exégètes et des écrivains. Elle a le mérite d’introduire un questionnement.
« Rends nous plus confiants … »
Le mot foi a pris pour nous une autre signification ; le mot grec [pistis] est utilisé deux fois. La première fois, dans la bouche des apôtres, les traducteurs ont voulu mettre en valeur la notion de confiance, sens initial du mot grec. La 2ème lettre de Saint Paul à Timothée lue ce même dimanche peut en être considérée comme une explicitation :
Car ce n’est pas un esprit de peur que Dieu nous a donné, mais un esprit de force, d’amour et de pondération (2 Tm 1, 7)
Les apôtres se posent beaucoup de questions sur Jésus et, en quelque sorte, ils lui demandent des gages de crédibilité pour augmenter leur confiance en lui.
La seconde fois, dans la bouche de Jésus, les traducteurs mettent en valeur plutôt le contenu d’une foi qui, même modeste - la taille d’une graine de moutarde - doit se manifester pour produire un miracle.
Jésus n’a jamais voulu faire des miracles pour montrer sa puissance de Fils de Dieu. Il veut soigner les blessés de la vie qui lui manifestent justement cette confiance absolue : celle du centurion (Mt 8, 10), de la Cananéenne – Ô femme, ta foi est grande ! (Mt 15, 28).
Là où Jésus ne trouve pas la foi, il ne peut accomplir de miracle (Mc 6, 4-6) et c’est le manque de foi de ses disciples qui les empêche de faire eux-mêmes des miracles (Mt 17, 20).
Saint Paul, toujours sa seconde Lettre à Timothée donne une explicitation de ce mot foi-confiance [pistis] (2 Tm 1, 13-14) :
Traduction liturgique :
Tiens-toi au modèle donné par les paroles solides que tu m’as entendu prononcer dans la foi et dans l’amour qui est dans le Christ Jésus.
Garde le dépôt de la foi dans toute sa beauté, avec l’aide de l’Esprit Saint qui habite en nous
Traduction BNT (plus fidèle au texte grec) :
Prends exemple des saines paroles que tu as entendues de moi avec confiance [pistis] et amour, l’amour de Christ Jésus. Garde ce beau dépôt par le Souffle [pneuma] saint, le Souffle qui habite en nous.
Le mot dépôt [parathèkè] fait allusion aux saines paroles adressées par Paul à Timothée. Paul a la hantise de voir le message évangélique déformé et il veut transmettre un dépôt de saines paroles à garder. L’Eglise parlera ensuite de dépôt de la foi, avec tout son poids de définitions théologiques intervenues dans les siècles suivants.
« Vous diriez à ce mûrier … »
Là où la traduction liturgique parle d’un arbre, la BNT emploie le mot mûrier qui est la traduction fidèle du mot grec [sukaminos]. Certains traduisent par sycomore. Ces deux arbres sont typiquement méditerranéens. Le mot arbre évite de se poser la question sur la typicité du mûrier qui dans nos contrées est plutôt une ronce, mais peut être un véritable arbre surtout au pays de Jésus, haut d’une dizaine de mètres, produisant des fruits noir violacé au goût acidulé et sucré. Il est réputé facile à déraciner et offre une ombre appréciée. (Jean Paquereau, « Au jardin des plantes de la Bible », Ed. IDF, 2013, p. 40-41)
Une foi à déplacer les montagnes !
Les passages parallèles des évangiles de Matthieu et Marc parlent eux d’une montagne :
Amen, je vous le dis : si vous avez de la foi gros comme une graine de moutarde, vous direz à cette montagne : “Transporte-toi d’ici jusque là-bas”, et elle se transportera ; rien ne vous sera impossible. » (Mt 17, 20 – Jésus répond aux disciples qui se plaignent de n’avoir pu expulser un démon)
Amen, je vous le dis : si vous avez la foi et si vous ne doutez pas, vous ne ferez pas seulement ce que j’ai fait au figuier ; vous pourrez même dire à cette montagne : “Enlève-toi de là, et va te jeter dans la mer”, et cela se produira. (Mt 21, 21 – Les disciples s’étonnent de la puissance de Jésus qui vient de dessécher un figuier)
Alors Jésus, prenant la parole, leur dit : « Ayez foi en Dieu.
Amen, je vous le dis : quiconque dira à cette montagne : “Enlève-toi de là, et va te jeter dans la mer”, s’il ne doute pas dans son cœur, mais s’il croit que ce qu’il dit arrivera, cela lui sera accordé ! (Mc 11, 22-23 – à propos encore du figuier desséché)
Comme on le voit, les circonstances évoquées par Luc ne sont pas les mêmes que celles évoquées par Matthieu et Marc. Il est certain que Jésus a dû aborder plusieurs fois ce thème de la foi qui peut tout, les évangélistes ont fait leur choix des circonstances concomitantes en fonction de leur sensibilité. Toutefois, il me semble que la version de Luc est plus riche d’enseignements. Elle répond à un questionnement des apôtres sur leur foi-confiance en Jésus tandis que les autres versions montrent des apôtres qui s’émerveillent de la puissance miraculeuse de Jésus ou cherchent à l’imiter. A cela s’ajoute une richesse symbolique sur laquelle nous allons maintenant réfléchir.
Une graine de moutarde …
dont la puissance germinative est ici comparée à la puissance de la foi, elle est aussi ailleurs le gage de la fécondité remarquable du Royaume, les deux étant bien sûr liés :
Il leur proposa une autre parabole : « Le royaume des Cieux est comparable à une graine de moutarde qu’un homme a prise et qu’il a semée dans son champ.
C’est la plus petite de toutes les semences, mais, quand elle a poussé, elle dépasse les autres plantes potagères et devient un arbre … (Mt 13, 31-32)
« Arbre, déracine-toi et va te planter dans la mer”
« L’arbre, c’est chacun de nous » (Véronique Margron, Magnificat, octobre 2025 p.65)
Il [l’homme juste] est comme un arbre planté près d'un ruisseau, qui donne du fruit en son temps, et jamais son feuillage ne meurt ; tout ce qu'il entreprend réussira (Ps 1, 3)
« La foi est essentiellement séminale, germinale, subversive, explosive ; en un mot elle est pascale. Elle opère des déplacements, étant bien entendu que le premier arbre qu’elle déracine, comme la première montagne qu’elle transporte, c’est nous-même. (François Cassingéna-Trévedy, « Sermons aux oiseaux », homélie pour Luc 17, 5, page 144, éd. Albin Michel)
Les eaux primordiales préexistaient à la création du monde :
La terre était informe et vide, les ténèbres étaient au-dessus de l’abîme et le souffle de Dieu planait au-dessus des eaux. (Gn 1, 2)
L’eau de la mer apparaît à la fois comme une matrice d’où peut émerger la vie et comme un abîme, source de tous les dangers.
Des hauteurs il [le Seigneur] tend la main pour me saisir, il me retire du gouffre des eaux. (Ps 17, 17)
C’est le lieu de l’épreuve, pour l’arbre que nous sommes :
La barque était déjà à une bonne distance de la terre, elle était battue par les vagues, car le vent était contraire.
Vers la fin de la nuit, Jésus vint vers eux en marchant sur la mer.
En le voyant marcher sur la mer, les disciples furent bouleversés. Ils dirent : « C’est un fantôme. » Pris de peur, ils se mirent à crier.
Mais aussitôt Jésus leur parla : « Confiance ! c’est moi ; n’ayez plus peur ! »
Pierre prit alors la parole : « Seigneur, si c’est bien toi, ordonne-moi de venir vers toi sur les eaux. »
Jésus lui dit : « Viens ! » Pierre descendit de la barque et marcha sur les eaux pour aller vers Jésus.
Mais, voyant la force du vent, il eut peur et, comme il commençait à enfoncer, il cria : « Seigneur, sauve-moi ! »
Aussitôt, Jésus étendit la main, le saisit et lui dit : « Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté ? » (Mt 14, 24-31)
La mer, océan subconscient, de nos épreuves, de nos doutes et de nos rêves, est le lieu où nous sollicitons l’appel de Dieu pour venir à sa rencontre ; nous éprouvons alors notre confiance en lui, notre foi.
Grâce à la foi, ils passèrent à travers la mer Rouge comme sur une terre sèche, alors que les Égyptiens, essayant d’en faire autant, furent engloutis. (Hb 11, 29)
C’est dans cette eau primordiale toujours actuelle, que nous sommes appelés, pour une nouvelle Création, à renouveler notre baptême, accompagnés par tous ceux qui nous ont précédés :
Frères, je ne voudrais pas vous laisser ignorer que, lors de la sortie d’Égypte, nos pères étaient tous sous la protection de la nuée, et que tous ont passé à travers la mer. Tous, ils ont été unis à Moïse par un baptême dans la nuée et dans la mer … (1 Co 10, 1-2)
« La foi nous plante dans l’eau du baptême, dans l’eau qui coule – avec le sang – du côté du Christ crucifié et fait renaître à sa vie. Voilà ce que la foi fait, elle dont la taille n’a pas d’indicateur de mesure connu. Dans le minuscule, elle œuvre et nous transfigure. » (Véronique Margron, op. cit. p. 66)
« Lorsqu’un jour Jésus guérit un aveugle à Bethsaïde, ce dernier, commençant à voir, lui déclara : Je vois les hommes ; on dirait des arbres qui marchent ! (Mc 8, 24). Bienheureux paysage !... Des hommes qui marchent, des hommes comme des arbres, des arbres plantés dans la mer et qui marchent, comme des navires ! Prenons de la graine – la graine du Christ -, et ce poème surréaliste, cessant de n’être qu’un rêve ou qu’une illusion momentanée d’optique, deviendra réalité. » (F. Cassingéna, op. cit. p. 147)
Les arbres dans la mer, c’est notre rêve d’un monde qui trouve sa beauté telle que voulue par le Seigneur.
Les arbres dans la mer
Paroles de Didier Rimaud/ Musique de Michel Wackenheim
Chant interprété par John Littleton : https://www.youtube.com/watch?v=hbGxS1N7x9E&list=RDhbGxS1N7x9E&start_radio=1
1 Regardez :
La Vierge a un enfant,
Un homme est né de Dieu,
Le ciel est parmi nous :
Le peuple n´est plus seul !
Il ne faudrait qu´un brin de foi
Et vous verriez les arbres dans la mer :
Les mendiants qui sont rois,
Les puissants renversés,
Les trésors qu´on partage !
2 Regardez :
De l´eau se change en vin,
Le vin devient du sang,
Les pains se multiplient :
Le peuple n´a plus faim !
Il ne faudrait qu´un brin de foi
Et vous verriez les arbres dans la mer :
Les déserts pleins de fleurs,
Les moissons en hiver,
Les greniers qui débordent !
3 Regardez :
L´infirme peut marcher,
L´aveugle voit le jour,
Les sourds sont délivrés :
Le peuple n´a plus mal !
Il ne faudrait qu´un brin de foi
Et vous verriez les arbres dans la mer :
Les bourreaux sans travail,
Les menottes rouillées,
Les prisons inutiles !
4 Regardez :
La croix est vide et nue.
Vos tombes sont crevées
Et l´homme tient debout :
Le peuple n´a plus peur !
Il ne faudrait qu´un brin de foi
Et vous verriez les arbres dans la mer :
Les fusils enterrés,
Les armées au rebut,
Les montagnes qui dansent !
Vue de la Mer de Galilée (appelée aussi lac de Tibériade ou Lac de Génézareth) depuis le mont des béatitudes. (Photo Wikimedia commons).
L’homme et la mer
Charles Baudelaire
Homme libre, toujours tu chériras la mer !
La mer est ton miroir ; tu contemples ton âme
Dans le déroulement infini de sa lame,
Et ton esprit n’est pas un gouffre moins amer.
Tu te plais à plonger au sein de ton image ;
Tu l’embrasses des yeux et des bras, et ton coeur
Se distrait quelquefois de sa propre rumeur
Au bruit de cette plainte indomptable et sauvage.
Vous êtes tous les deux ténébreux et discrets :
Homme, nul n’a sondé le fond de tes abîmes ;
Ô mer, nul ne connaît tes richesses intimes,
Tant vous êtes jaloux de garder vos secrets !
Et cependant voilà des siècles innombrables
Que vous vous combattez sans pitié ni remord,
Tellement vous aimez le carnage et la mort,
Ô lutteurs éternels, ô frères implacables !
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